Chant du soir, 1917
L’hotel-de-ville
Poème lu le jour de son inauguration
L’HOTEL-DE-VILLE n’est pas vieuxTout de même il a son histoireIntéressante que je veuxRappeler à votre mémoire.
On a souvent parlé de lui ;Il fut célèbre avant de naître,Mais, c’est à vrai dire aujourd’huiQu’il se fait brillamment connaître,
Il fut avant d’être construitConnu dix milles à la ronde…Rarement on fait tant de bruitAvant d’arriver en ce monde.
Partout commenté, discuté.Passant d’épreuves en épreuves,Il finit par être votéGrâce à l’appoint de douze veuves.
Voter pour lui c’était leur droit,Même un devoir de conscience ;N’est-ce pas aux femmes qu’on doitLe doux bienfait de l’existence ?
Le vote est pris ; ce n’est pas tout ;Le choix du site reste à faire.Chaque électeur tient pour son boutEt veut en faire son affaire.
Chacun tire de son côté.Chacun veut l’avoir à sa porte…Enfin le sort en est jeté,C’est Saint-Lazare qui l’emporte.
O Saint-Lazare, humble quartierQui sors enfin de ta nuit blanche,Tu peux lever un front altier,Car c’est le jour de ta revanche.
Et toi que l’on disait si loin,Pour compléter ce qui te manque,Au risque de froisser le coinTu rêves la Poste et la Banque.
Et quand la chose arrivera,Coup du destin plus que bizarre,De gré, de force, il nous faudraNous annexer à St-Lazare.
Car, tout nous laissant tour à tour,Poste, banque et l’hôtel-de-ville,Nous ne serons plus qu’un faubourg ;Saint-Lazarre sera la ville.
En attendant l’événementQu’un proche avenir nous réserve,Devons-nous souhaiter vraimentQue jusque-là Dieu nous conserve ?
C’est bien la seule ambitionQui te reste, pauvre auditoire…Mais trêve à la digression,Et revenons à notre histoire.
Le site choisi, reste encorOù placer le vaste édifice ;Pas un sur ce point n’est d’accord,Chacun le place à son caprice.
A quatre-vingts pieds du cheminSera-t-il ou bien à soixante ?Question remise à demainCar elle est très embarrassante.
Enfin après bien des tracasLorsque la bâtisse s’achèveOn la toise du haut en basEt la discussion s’élève.
A propos de tout ou de rienOn vient trouver monsieur le maireCe toit plat ne mine pas bien,Ces perrons ont l’air trop sévère.
Les châssis de ce bâtimentNe sont-ils pas trop étroits ? Dame !Si vous voulez absolumentY nicher un hippopotame.
On critique sans se lasserEt mille propos font la ronde.Tout serait à recommencerS’il fallait croire tout le monde.
Mais le maire dans tout ceciA dû faire beaucoup de bileDu tout, il n’avait qu’un souciTerminer son hôtel de ville.
Heureusement que bon garçon,Pour passer à travers la crise,Il leur donna toujours raison…Sans rien changer à l’entreprise.
Maintenant que grâce à ses soinsL’œuvre nous semble sans reprochesApplaudissons bien fort… à moinsQue nos mains veillent sur nos poches.
Car croire que pour ces travauxHéon se contente de prunes,Tout ça c’est bon pour les cerveauxQui vont suivant le cours des lunes.
Puisqu’il veut, sans être exigeant,Qu’on le paie en bonnes espècesAidez-nous donc de votre argentEn venant applaudir nos pièces.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources