Chant du soir, 1917
Le Méfait d’une Souris
CONTRE un client j’avais un billet en souffrance,D’en toucher le montant je perdais l’espérance,Car quelques jours encore il devenait prescrit.En songeant à l’affaire il me vint à l’espritQue pour réduire enfin une tête aussi dureJe devais recourir à quelque procédure…Donc je le poursuivis, mais le drôle plaida(Trouvez-moi son pareil dans tout le Canada,)Il plaida pour gagner du temps, le misérable,Comptant sur le hasard souvent trop secourableEt non point sur son droit, car il savait fort bienQue je ne réclamais qu’un légitime bien,Que j’avais son billet bien serré dans ma voûte,Et sans être ignorant de tout cela sans douteDe terme en terme il sut reculer le momentQu’il appréhendait tant, le jour du jugement.Or lorsque vint le temps propice pour produireCe billet qui devait à quia le réduireEt par le tribunal le faire condamner,Dérision du sort à me faire damner,Jugez, ô mes amis, de ma déconfiture,Une souris avait rongé la signature ;Il n’en restait plus rien qu’un y grec mutilé.Il fut produit quand même et l’avocat troubléEssaya vainement à le rendre authentiqueEt plaida de son mieux, mais le juge sceptiqueFit semblant d’ignorer ses gestes attendris,Et riant du méfait de la pauvre souris,Sans aucune pitié me fit perdre ma cause.Faute de signature, et j’étais là tout chose,Surpris qu’une souris se mêlât au procès.Oui, l’ingrate oubliant que je la nourrissaisSe fit du débiteur l’amie et le complice.Ce méfait sans pareil mérite le suppliceEt la peine de mort. Oui, je veux me venger,Je veux prendre un mandat d’arrêt. Je veux chargerMon chat qui se fait vieux de faire mieux la garde,De fouiller le grenier, la cave et la mansardeEt, nouveau justicier, qu’il la guette si bienQu’il la prenne, la mange et qu’il n’en reste rien.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources