Chant du soir, 1917
Ode a Crémazie
Lue par l’auteur lors de l’inauguration de son monument au carré St-Louis, à Montréal
LE long des rives du grand fleuveLe glas des morts s’est promené.La patrie en deuil était veuveDe son poète infortuné.Partout où résonnait sa lyre,Au souvenir de son martyrePlus d’une larme avait coulé.Et du toit de l’humble chaumièreMontait une ardente prièrePour le repos de l’exilé.
Tu fus le chantre de nos gloires,O barde aimé des jours anciensOù sous le poids de leurs victoiresTombaient les héros canadiens.Aimant notre terre bénie.Tu consacrais tout ton génie,A la célébrer dans tes vers,Et tes accents patriotiques,Ressuscitant les preux antiques,Les révélaient à l’univers,
Du champ labouré par les ballesTu chantas le sanglant sillon,Et dans les luttes colossalesLe fier drapeau de Carillon.Ta muse aux aîles intrépidesDédaignant les bruits insipidesDont ton grand vol était lasséCherchait dans un rêve sublime,Esprit planant sur un abîme,Les grandes rumeurs du passé.
Pour célébrer notre épopée,O maître, tu fus sans rival.Saluant la croix et l’épéeTu chantas Montcam et Laval,Saints martyrs de la colonieHéros, frères de ton génieDéfilent graves sous tes yeux ;Tout ce que le passé recèleDe faits sublimes se révèleA ton regard audacieux.
Un jour, flagellant ton génie,Le vent d’orage t’emporta ;Tu connus la longue insomnieSous l’humble toit qui t’abrita.Proscrit de la rive sereine,Tu promenas une âme pleineDes regrets qui t’ont consumé,Et quand vint l’heure déchirantePar une main indifférenteTon regard éteint fut fermé.
Sur le cercueil qui te renfermeAvec nos pleurs jetons l’oubli ;Que le couvercle se refermeSans insulte à ton front pâli.Oui, paix à ton âme chrétienneEt que l’église se souvienneDes hymnes que chantait ta voix.Tu mérites qu’on te pardonne,Car tu portes double couronne :Poète et martyr à la fois.
II
Cinq lustres sont passés depuis que le poèteA trouvé dans la mort la fin de son exilEt toujours ignorants du lieu de sa retraite,Nous demandons encore ; où donc repose-t-il ?
Ne parlons point d’exil ; parole mensongère,Car le sol qui contient ce qui reste de toiNe fut jamais, ô barde, une terre étrangèrePuisque nous lui devons et la langue et la foi.
Hélas nous nous bercions d’une vaine espérance,Comme les compagnons du vieux soldat mourantEt comme eux nous disions, le regard vers la France,Ses restes verront-ils les bords du Saint-Laurent ?
Des mains qui t’ont couché dans la fosse communeSans regrets, sans amis, sans pompeux appareil,Dérision du sort il n’en reste pas unePour nous marquer l’endroit de ton dernier sommeil.
Ah ! nous n’étions point là pour suivre ta dépouilleEt te faire en pleurant nos suprêmes adieux,Mais une pierre ici qui défiera la rouilleVaut mieux qu’un peu de cendre au pays des aïeux
Oh ! lorsque tu sentis venir l’heure suprêmeOù tout être créé doit rendre compte à DieuLoin du pays où sont tous ceux-là que l’on aime,Et sans personne à qui dire un dernier adieu,
Une angoisse profonde a dû t’étreindre l’âmeDe mourir loin des tiens, ignoré, méconnu ;Mais dors en paix, ô toi que la patrie acclame,Car tout un peuple ici de toi s’est souvenu,
Oui, dors paisiblement dans ta tombe ignorée,Sans craindre désormais l’oubli tant redouté,Car voici qu’une voix tardive, inespéréeTe parle de réveil et d’immortalité.
Et puisque loin des tiens ta dépouille reposeEt que le marbre manque à ton humble tombeau,Nous l’élevons ici, dernière apothéose,Plus digne de ton nom, plus durable et plus beau.
En ces temps agités de luttes politiquesOù l’effort se mesure aux rêves du moment,Des cœurs épris du beau, des cœurs patriotiquesAu vaincu de la vie offrent ce monument.
Et si nous élevons ce buste à ta mémoire,Ce n’est point pour sauver ton grand nom de l’oubliTon œuvre te suffit pour mériter la gloireEt vivra plus longtemps que ce marbre poli.
C’est pour que ta présence en cette grande villeQui te donne aujourd’hui son hospitalitéNous fasse faire trêve à toute œuvre servileEt tourne nos regrets vers la postérité.
Oui, sois pour la jeunesse une leçon profonde,Qu’elle apprenne à chanter, qu’elle apprenne à souffrirEt sache que l’on peut par une œuvre fécondeSurvivre à sa poussière et ne jamais mourir.
112 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources