Chant du soir, 1917
La grève
LA foule endimanchée au hasard se promèneEt discute tout haut. — Pourtant, c’est la semaine,C’est l’heure, où reprenant ses travaux journaliers,Ce peuple devrait être aux vastes ateliers.Et ce n’est point non plus la bruyante cohueQui le dimanche soir encombre la grand’rueNi d’un peuple au repos la joyeuse rumeurMais d’un peuple irrité c’est la sourde clameur.Le flot suspend son cours. Sur la place publiqueUn mécontent pérore, à la foule il expliqueQu’elle seule a raison, que les patrons ont tort,Qu’on est payé moins cher pour travailler plus fort.Que pour faire cesser cette grève importuneOn pense plus au pauvre et moins à sa fortune,Que le repos du riche est fait de leurs travaux.Et le peuple ameuté lui jette ses bravosCette voix de l’émeute au loin se répercuteAuprès de leurs patrons voilà qu’on le députe,Car cet homme éloquent qui s’explique si bienDoit réussir, sinon, il faut compter sur rien.Ces derniers rassemblés dans la salle voisineAnxieux malgré tout de voir s’ouvrir l’usineTout en fermant l’oreille aux propos excités,Voient sans faiblesse entrer le chef des révoltés.Orgueilleux de son rôle et fier de son courageD’avoir, seul et sans peur à provoquer l’orageIl va se planter droit, lui, tribun de forum,Comme un ambassadeur lance un ultimatum.Après tout le grief en un mot se résumeLe salaire trop faible, et voilà qu’il exhumeTout un monde affamé qui va mourir de faim,Que si dans quelques jours la grève ne prend finOn verra les enfants peupler les cimetières,Les foyers se fermer, des familles entièresQui rêvaient de mourir au pays des aïeuxLe laisser le cœur gros, et les larmes aux yeux,Pour un sol plus clément où tous les prolétairesSans travailler plus fort ont de meilleur salaires.Et tout cela pourquoi ? Parce que les patronsDans tous leurs employés ne voient que potirons,Son rôle, il l’a rempli, sa tâche est terminée.Mais pour qu’il soit nommé héros de la journée,Afin de contenter la foule qui l’attendEt qui déjà murmure un propos irritantIl ne peut sans danger retourner sans réponse ;Alors un des patrons, le président, annonceQue les temps étant durs, la finance eu dessousAu salaire d’hier ils ajoutent dix sous.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources