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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chant du soir, 1917

Stances Imprécatoires à Lawrence

Lues à Arichat, Cap Breton, le 15 août 1900

Adolphe Poisson· 120 vers

AUX rives d’Halifax que le sombre AtlantiqueBerce de ses clameurs et blanchit de ses flotsL’étranger croit entendre une voix fantastiqueQui jette à la cité ses éternels sanglots.

Mais pour un cœur français c’est le cri d’une raceQui. troublant le sommeil de son persécuteur,Le poursuit dans la tombe et lance dans l’espace,Défi d’un peuple libre, un chant libérateur.

Car près de la cité se dresse un mausolée,Monument de triomphe éphémère et d’orgueil ;C’est là que le bourreau d’une race exilée,Depuis un siècle dort, couché dans son cercueil.

Tu croyais ton sépulcre un suprême refugeOù d’un calme sommeil tu dormirais toujours.Mais voici que se lève un peuple, il est ton jugeEt contre toi prononce un arrêt sans recours.

Ah ! tu comptais pour rien la justice éternelleQui se fait bonne et douce au peuple dépouillé,Et c’est en vain qu’Aikens, d’une main criminelleDéchira le feuillet par ton crime souillé.

Toi qui dans ton orgueil rêvais la renomméeGrâce à des mots menteurs sur ton marbre poliTu n’as que le mépris d’une race opprimée.Et moins cruel pour toi serait le morne oubli.

Des crimes que l’histoire avec des pleurs raconte,Dis, en’est-il un seul plus lâche que le tien ?Tu voulais le silence et voici que ta honteSera des temps futurs l’éternel entretien.

Rêvant un double coup de vol et de vengeance,Voulant d’un peuple heureux faire un peuple martyr,Tu réponds par la ruse au serment d’allégeance,Et pour rester le maître, il t’a fallu mentir.

Tu ne dormiras plus ; l’histoire vengeresse,Comme un vil malfaiteur te cloue au pilori ;Le fardeau de ton crime implacable t’oppresseEt d’un infâme sceau marque ton front meurtri.

Aux fils des vieux proscrits qu’importe que tu pleuresQu’importe la rigueur de ton juge irrité !Pour consommer ton crime il t’a donné des heuresEt pour t’en repentir toute une éternité.

O quel sinistre effort, ô quel triste courageIl t’a fallu pour vaincre un peuple désarmé !Pour livrer aux périls de la faim, du naufrageDes preux chassés du sol pour l’avoir trop aimé !

Ah ! t’acharner contre eux sans pitié, quel vertige !C’était renouveler, seul, l’effort des Titans ;D’une race vouloir effacer tout vestige,C’était braver le ciel et compter sans le Temps.

Le Temps plus fort que toi t’a couché dans la bièreEt pendant que tu dors dans la nuit des tombeauxUn peuple grandissant, debout sur ta poussière.Rêve des jours plus grands et des destins plus beaux.

Il te fallait leurs champs, leurs troupeaux et leurs vies,Et lorsque sur vingt bords tu les eus dispersés.Alors que triomphait ta rage inassouvie,Soudain vint le trépas qui te dit : c’est assez !

Pour tes débiles bras la tâche était trop grande ;Un être disparaît, un peuple ne meurt pas.Qu’il s’appelle Acadie ou se nomme l’Irlande,Il peut subir l’outrage, il nargue le trépas !

Et plus tard on le voit, malgré les hécatombesRéunir lentement tous ses tronçons épars,Et ce sol qui s’était jonché de tant de tombesSe couvre de berceaux surgis de toutes parts.

A quoi t’a donc servi ce crime si barbare,Puisque le temps vengeur défait ce que tu fis.Que l’histoire te somme et te cite à sa barre,Que les aïeux trahis sont vengés par leurs fils

Quand d’un peuple au berceau tu dispersais les langesEt que tu les jetais au gré de tous les vents,Qui t’eut dit que plus tard, en nombreuses phalanges,De partout surgiraient les fils des survivants ?

Voici qu’autour de toi se groupent tes victimes.Vrais spectres de ton rêve, ils se dressent partout ;Et, cherchant sur le sol la trace de tes crimes,Cent vingt mille Acadiens près de toi sont debout.

Des bords les plus déserts, des plus lointaines îlesOù les avaient jetés tes édits inhumains,Sous le ciel des aïeux rêvant d’autres asiles.Ils sont venus par bande et par tous les chemins.

A travers les forêts errant à l’aventure,Ils ont vu l’étranger jouissant sans remordsDes champs par eux semés, et foulant, ô torture,D’un pied indifférent la cendre de leurs morts.

Ce sol vous appartient, ô frères d’Acadie,Et la main qui, cruelle en chassa les vivants,Et sur vos bourgs déserts promena l’incendieOublia de jeter vos morts aux quatre vents.

Et vous tenez par eux à la’terre usurpée ;Ils en sont à jamais les fidèles gardiens,Et ce ne sera point la ruse ni l’épéeQui rendra leurs foyers aux martyrs acadiens.

II

A nos frères tendons une main fraternelle ;Heureux de leur réveil, aidons à leurs destins.Qui sait ce que le temps apporte sur son aileEt quelle aube se lève aux horizons lointains ?

Qui sait ce que Dieu veut d’une race aussi forteEt vers quel but secret peut-être il la conduit ?Quelque soit l’avenir que l’autre siècle apporte,Non, ce n’est point la mort, non, ce n’est point la nuit.

Oui, nous t’aimons, ô doux pays d’Évangeline,Sol arrosé de pleurs, sol imbibé de sang.Le Canada français te salue et s’inclineDevant ton passé sombre et ton réveil puissant.

Ne nous séparons plus, qu’une même deviseNous unisse à jamais ; nous en serons plus forts ;Ayons même souci, que rien ne nous divise ;L’œuvre à poursuivre vaut de suprêmes efforts.

O moderne tyran, nul d’entre nous ne t’aimeEt pourtant la pitié hante mon cœur chrétien.Voici que sur ma lèvre expire l’anathème.Car nous avons un Dieu moins cruel que le tien.

Qu’au fond de tous les cœurs veille cette espéranceQu’une heure doit venir où, le ciel nous aidant,L’héroïque Acadie et la nouvelle FranceFeront surgir ici la France d’Occident.

Il veut que nous soyons, pour oublier l’offense,Fermes dans le revers, calmes dans le succès ;Aussi depuis cent ans, légitime défense,Notre vengeance à nous, c’est de rester français.

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources