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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chants canadiens, 1880

La Pensée

Au Dr. Nérée Beauchemin

Adolphe Poisson· 190 vers

I

Ce siècle va la tête altièreAu bruit du progrès bourdonnantEt le démon de la matièrePoursuit son travail étonnantDu sommet des plus hautes cîmesOù croissent les cèdres sublimesJusques au fond de l’océan,Partout révélant sa puissanceL’homme, guidé par la science,A plongé son bras de géant.

Il a bouleversé la terreEt déchiré son sein fécond,Il a pénétré le mystèreFlottant dans le grand ciel profond.Bientôt emprisonnant la foudre,Lui, ce géant qu’un peu de poudreEn cendres sitôt réduirait,Il la dirige à son usage,La rend docile autant que sageElle rapide comme un trait !

La vapeur captive promèneCelui qui la tient dans les fersEt jette la poussière humaineAux quatre coins de l’univers.Sur la terre ainsi que sur l’ondePartout sa puissance fécondeRéduit le travail de la mainJusqu’à ce que son œuvre utile,En merveilles toujours fertileCroise les bras du genre humain !

La matière ainsi se réveilleA la voix du progrès puissantEt chaque jour d’une merveillePasse le nom retentissant.Dédaignant l’appui d’Archimêde,Le savant devant qui tout cèdeÉtreint dans ses bras l’universEt rit du poète qui passeEn faisant retentir l’espaceDu bruit passager de ses vers !

Un siècle étrange où la penséeLivrée aux choses de l’espritN’a plus, errante et délaissée,Un seul ami qui lui sourit ;Un siècle où partout l’on acclameUn bras qui par un coup de rameAura distancé son rival,Si bien qu’Hanlan couvert de gloireÉclipse aujourd’hui la mémoireDe Frontenac et de Laval !

Lorsque les flots de la TamiseCèdent sous l’effort des rameursA ce spectacle qui le griseLe peuple lance ses clameursSilence ! l’univers écoute !L’heureux vainqueur de cette jouteDe lauriers cueille sa moisson,Et le grand peuple anglais si calmeEnivré, lui jette la palmeQue mériterait Tennyson !

De ces nobles jeux athlétiquesUn grand peuple doit être fier.Les Grecs dans leurs jeux olympiquesApplaudissaient un bras de fer ;Mais pendant que la foule avideSuivait un lutteur intrépideAu sein de combats meurtriers,Si soudain chantait une lyre,La foule, oubliant son délire,Couvrait le barde de lauriers.

Dans Rome, avant la décadenceEt l’astre sanglant de Néron,Le peuple ivre de l’éloquenceS’inclinait devant Cicéron.Courbé sous le souffle qui passeIl écoutait chanter Horace,Virgile aux vers harmonieux.La populace dégriséeLaissait les murs du ColiséePour saluer ses demi-dieux !

Dans sa noble prépondéranceLa pensée a vu de tous tempsS’éteindre dans l’indifférenceLe nom des lutteurs haletants.Ce nom proclamé par la foulePour un instant éclate et rouleDans les rangs du peuple assemblé,Mais bientôt l’oubli les emporte ;Des débris de leur gloire mortePas un seul ne reste affublé !

Lorsque dans les champs du vieux mondeSe heurtaient des peuples puissantsA travers la foudre qui grondePar mille canons rugissants,Dans le cliquetis des épées,Nobles et douces mélopées !Plus d’une muse s’exerçait.Aux fiers accents du grand CorneilleLe monde entier prêtait l’oreille,Toute la France applaudissait.

Près des exploits du grand Turenne,Des hauts faits du noble CondéDe Boileau la voix souveraineContre les travers a grondé.Pendant que ces fiers capitainesDe ses frontières incertainesBrisaient les cercles trop étroits,Les chantres aimés de la FranceDans les champs de l’intelligenceAchevaient aussi leurs exploits.

Ils ont fait une œuvre durable,Car le champ qu’ils ont agrandiDepuis cette ère mémorableN’a pu jamais être amoindri.Et pendant que la France altièreVoit se rétrécir sa frontièreDevant l’audace du Germain,Le domaine de la pensée,Malgré la France terrassée,Reste acquis à l’esprit humain !

II

Dans notre pays jeune encoreLa fièvre de l’or use tout ;L’ambition qui le dévoreÉtouffe les arts et le goût.Lorsque la muse ouvre son aile,Indifférence criminelle !Le peuple ne l’écoute pas,Et, de richesses trop avide,Préfère à son essor rapideLa marche lente du compas !

Pour guider dans cette nuit sombreLa littérature au berceau,Pour faire un fleuve aux eaux sans nombreDe l’humble et timide ruisseau,Cédant au dieu qui nous inspire,Laissons l’idylle qui soupirePour l’ode aux plus mâles accents.Cherchons de nouvelles aurores,Et dans nos strophes plus sonoresJetons des noms retentissants.

Jeunes poètes à l’ouvrage,Mettons à ce travail béniTout ce qui reste de courageDans un cœur soudain rajeuni.Travaillons ensemble avec joieA déblayer l’étroite voieQu’encombrent mille préjugés.Adieu loisirs et chants futiles !Car c’est par des œuvres utilesQue nous voulons être jugés !

Apprenons au peuple qui prieSous son pesant travail courbéQue du pur sang de la PatrieCe sol fécond fut imbibé ;Que du large sillon qu’il traceLe sang d’une superbe raceVa faire germer ses moissonsDans les champs où naguère encoreRésonnait le clairon sonore,Se promenaient les lourds caissons.

Que nous avons grandi sans cesseEn face d’ennemis hautains ;Que malgré menace ou promesseNous accomplirons nos destins ;Que sur ces bords, tous fils de braves,On nous laissa, dignes épavesD’une superbe nation,Pour qu’un jour l’astre de la France,Éteint au midi, brille immenseDu côté du Septentrion !

Alors notre voix solennellePénètrera dans tous les rangsEt notre muse de son aileTouchera les indifférents.Près des progrès de la scienceLe travail de l’intelligenceSera reconnu, respecté.De leur alliance fécondeSurgira pour le Nouveau-MondeUne ère de virilité !

En attendant chantons encore,En attendant chantons toujours.Nos chants hâteront-ils l’auroreQui doit précéder cos grands jours ?N’importe ! ayant fait notre tâcheSur l’humble rive où nous attacheLe désir d’un rève accompli,A d’autres la gloire rêvée !Heureux si l’œuvre inachevéeSauve notre nom de l’oubli !

190 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chants canadiens à l’occasion du 24 juin 1880, Québec, P.-G. DELISLE, 1880· numérisation books.google.fr· Sources