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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chants canadiens, 1880

Ode à Crémazie

Adolphe Poisson· 110 vers

Le long des rives du grand fleuveLe glas des morts s’est promené,Car la patrie en deuil est veuveDe son poète infortuné.Partout où résonna sa lyreAu souvenir de son martyreDes larmes saintes ont coulé ;Et du toit de l’humble chaumièreS’élève une ardente prièrePour le repos de l’exilé.

Il fut le chantre de nos gloires,Le barde aimé des jours anciensOù sous le poids de leurs victoiresTombaient les héros canadiens.Plein de l’amour de la patrie,Il consacrait tout son génieA la célébrer dans ses vers,Et ses accents patriotiques,Ressuscitant les preux antiques,Les révélaient à l’univers.

Du champ labouré par les ballesIl leva le sanglant sillon,Chantant les luttes colossalesEt le Drapeau de Carillon.Sa muse aux ailes intrépides,Dédaignant les bruits insipidesDont son génie était lasséCherchait dans un rêve sublime,Esprit planant sur un abîme,Les grandes rumeurs du passé !

Pour célébrer notre épopéeO maître, tu fus sans rival !Saluant la croix et l’épée,Tu chantas Montcalm et Laval.Saints martyrs de la colonie,Héros, frères de ton génie,Défilent, graves, sous tes yeux ;Tout ce que le passé recèleDe faits sublimes se révèleAton regard audacieux.

Un jour, flagellant ton génie,Le vent d’orage t’emporta.Tu connus la longue insomnieSous l’humble toit qui t’abrita.Proscrit de ta rive sereine,Tu promenas une âme pleineDes regrets qui t’ont consumé,Et quand vint l’heure déchirantePar une main indifférenteTon regard éteint fut fermé !

Sur le cercueil qui te renfermeAvec nos pleurs jetons l’oubli ;Que le couvercle se refermeSans insulte à ton front pâli ;Oui, paix à ton âme chrétienne,Et que l’église se souvienneDes hymnes que chantait ta voix ;Tu mérites qu’on te pardonneCar tu portes double couronne,Poète et martyr à la fois !

Faut- il que ta dépouille chèreDorme toujours si loin de nous ?Ne verrons-nous pas ta poussièreSur ces bords dont tu fus jaloux ?Noble et suprême apothéose !Il faut que ta cendre reposePrès des héros que tu chantas,Et que ta lyre harmonieusePlane sur la ville oublieuseQui maintenant te tend les bras.

Nous saluerons avec ivresseCe jour que devancent nos vœuxOù sur ces bords que le flot presseTu dormiras près des aïeux.Quand notre rive encor fidèleVerra ta dépouille mortelleRendue à ce sol orphelinUne acclamation immenseFera bondir, notre vengeance !La vieille cité de Champlain !

Et sur ton humble mausolée,Marbre rayonnant de ton nom,Planera ta muse mêléeAux grondements sourds du canon.Et toutes les rumeurs de gloire,Échos lointains de notre histoire,Viendront se donner rendez-vousSur la tombe où tes jeunes frères,Mêlant leurs hymnes funéraires,Te veilleront d’un œil jaloux.

Et moi dont la muse craintiveFuit les grands vols avec effroi,J’irai d’une larme furtiveMouiller un jour ton marbre froid,Et, recueilli sur ta poussière,Dire au Seigneur une prièreQui fera tressaillir tes osPlus que ces strophes solennellesQui couvrent de leurs blanches ailesLe lieu sacré de ton repos.

Et je dirai tous bas ; ô maîtreVers nos rivages revenu,Daigne un instant me reconnaîtreMoi pauvre poète inconnu.Perdu dans la noble phalangeQui jette un hymne de louangeSur ton cercueil sitôt fermé,Devant ta dépouille attentiveJe jette ma note plaintive,O mon poète bien aimé !

110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chants canadiens à l’occasion du 24 juin 1880, Québec, P.-G. DELISLE, 1880· numérisation books.google.fr· Sources