Heures perdues, 1894
Au lecteur
CES vers que je te livre,Ô lecteur indulgent,Longtemps pourront-ils vivreEn ce siècle d’argent ?
Enfants de la chimèreEt du rêve brumeux,Dans leur vol éphémèrePasseront-ils comme eux ?
Mais le néant envieÀ l’insecte d’un jourSon atome de vie,De souffrance et d’amour !
La vie universelleIgnore les instants,Et pour Dieu l’étincelleDoit luire aussi longtemps
Que l’étoile perdueAu fond des cieux ardents,Sillonnant l’étendueDepuis des milliers d’ans.
Ô feuilles passagères,Volez de mes cartonsSur les ailes légèresDes frêles hannetons ;
Effleurez la bruyère,Planez sur les sillons,Partout où la lumièreÉpand ses chauds rayons ;
Où vous porte la briseAllez, mais que jamaisVotre aile ne se briseAux pics des hauts sommets.
La critique sévère,De son dard acéré,Peut changer en CalvaireLe Parnasse sacré !
Comme un bouquet d’alcéesEffeuillez sans pitiéCes fleurs de mes penséesÉcloses à moitié.
Au vent d’oubli qui passe,De tant d’œuvres vainqueur,Dispersez dans l’espaceCes lambeaux de mon cœur !
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources