Heures perdues, 1894
Le réveil
L’aube luit ! La forge s’allumeEt s’emplit d’un fauve reflet.J’entends déjà chanter l’enclumeEt ronfler le puissant soufflet.
Surpris que le bruit de la forgeL’éveille, à la riposte ardent,Le coq, jaloux, à pleine gorge,Lance son cri rauque et strident.
De toutes les fermes voisines,À ce chant plus d’un chant répond ;L’écho matinal des collinesLe répète au ravin profond.
Alors le paysan s’éveille,Bénissant Dieu de son repos,Pendant qu’arrive à son oreilleLe bêtement sourd des troupeaux.
L’orient déjà se coloreD’une teinte aux mille couleurs,Puis les feux de la blanche auroreFont fuir l’aube aux pâles lueurs.
L’Angélus, plus tardif, appelleLe laboureur à ses moissons,Le prêtre à son humble chapelle,L’abeille aux fleurs des verts buissons.
Et lorsque le soleil, sans voiles,Émerge au bord de l’horizon,Éteignant toutes les étoilesPour les semer sur le gazon,
De sa voix claire et monotone,De nos bois orgueilleux chanteur,Le rossignol gaîment entonneSon hymne au divin créateur.
La brume lentement s’effrangeSur la crête des verts côteaux ;Du sol une buée étrangeLèche les vallons, les plateaux.
L’homme est aux champs, l’oiseau babille,L’abeille aux fleurs prend son butin ;Moi seul, indolent, je gaspilleLes belles heures du matin !
Les nobles champs de la penséeN’ont-ils pas aussi leurs sillons ?D’inutiles rêves bercée,Alerte, muse, et travaillons !
Car toutes ces voix que j’écouteSemblent dire en un vaste accord :« Oh ! réveillons, coûte que coûte,« Le paresseux qui dort encor ! »
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources