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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Heures perdues, 1894

Francophobie

Adolphe Poisson· 96 vers

Amis, entendez-vous ? Ainsi qu’une maréeMugissant sous l’effort de ses flots révoltés,Sur nous se précipite une race exécrée…— Mais ces gens-là sont effrontés !

Ils entament déjà notre plus cher domaine,Ils avancent par bande ainsi que font les loups,Sous les yeux vigilants de la louve romaine…— Mais ces gens-là sont des filous !

Prescott, Russell, Essex râlent sous leur contrôle ;Carleton et Renfrew sont envahis par eux ;Encore une poussée et l’on nous jette au pôle…— Mais ces gens-là sont dangereux !

Comme une tache d’huile on les voit se répandreDes bords de l’Acadie aux champs américains,Et ce qu’on leur refuse ils savent bien le prendre…— Mais ces gens-là sont des coquins !

Voyez ces porteurs d’eau ne rêvant que conquêtes,Nous dire, sans façon : Messieurs, déguerpissez !Il nous faut vos prés verts et vos villes coquettes…— Mais ces gens-là sont bien pressés !

Dévorés du souci d’être propriétaires,Ces vils envahisseurs viennent en tapinoisAvec de beaux écus nous enlever nos terres…— Mais ces gens-là sont des sournois !

Défendant un par un tous les droits qu’on leur nie,Par des œuvres de paix répondant aux affronts,Quand nous soufflons la guerre, ils prêchent l’harmonie…— Mais ces gens-là sont des poltrons !

Qu’on leur jette l’insulte, et que pour les confondreOn les traite de gueux, de chinois, d’étrangers,Ils vont droit leur chemin sans même nous répondre…— Mais ces gens là sont enragés !

Grâce à l’inique appui de nos lois arbitraires,Ils se disent amis et se font dictateurs ;Pour mieux nous dominer ils nous nomment leurs frères…— Mais ces gens-là sont des menteurs !

Et pour vous démontrer jusqu’où va leur audace,En face des vainqueurs ils font les conquérants,Et se croient tous issus d’une héroïque race…— Mais ces gens-là sont ignorants !

Ils ont des écrivains qui se mêlent d’écrire ;Non contents de la prose ils font même des vers !En sauteux ? en français ? Je ne saurais vous dire…― Mais ils ont donc tous les travers !

Ils ont des orateurs puissants qui ne le cèdentÀ nul de nos meilleurs, et même, les rusés !Notre langue et la leur également possèdent…— Mais ces gens-là sont bien osés !

Sous la verge de Rome et sous le fouet jésuiteSe courbent tous les fronts, rampent tous les partis !Pas un seul n’a pleuré la liberté détruite…— Mais ces gens-là sont abrutis !

Tout en se proclamant bons sujets de la Reine,Ils nous pressent partout, nous disputent nos droitsAu lieu de nous céder la palme dans l’arène…— Mais ces gens-là sont maladroits !

Ils veulent comme nous leur part de patronage ;Être dans la milice un peu plus que sergents,Et partager aussi la poire et le fromage…— Mais ces gens-là sont exigeants !

Ils vont plus loin ! Ils nous volent, les misérables !Jusqu’à nos plumpuddings et nos roastbeefs fumants !Profanant sans remords ces mets si vénérables…— Mais ces gens-là sont des gourmands !

Ils sont prétentieux ; même je les soupçonne,Les naïfs ! de se croire en tous points nos égaux,Nous qui représentons la race anglo-saxonne !…— Mais ces gens-là sont des nigauds !

De leur ambition ils ne font nul mystère,Et si l’on en croyait leurs discours imprudents,Un des leurs serait chef du prochain ministère…— Mais ces gens-là sont impudents !

De robustes enfants leurs chaumières sont pleines,Ils essaiment partout, passent fleuves et monts,Ils abattent nos bois, ils labourent nos plaines…— Mais ces gens-là sont des démons !

Vandales d’Amérique, excités par leurs prêtres,Sûrs des nouvelles lois et forts des vieux édits,Ils s’emparent du sol pour devenir nos maîtres…— Mais ces gens-là sont des bandits !

Le croirez-vous ? J’ai vu douze enfants par chaumière !Même au lieu d’en rougir ils en sont triomphants !D’excès si monstrueux la race est coutumière…― Mais ces gens-là font trop d’enfants !

Ils parlent une langue inconnue et barbare,Trop vulgaire et trop rude aux gosiers écossais ;Voilà pourquoi chez nous la parler est si rare…— Mais ces gens-là sont des français !

S’ils n’étaient que Français ! mais ils sont catholiques,Ils entendent la messe et disent l’oraison,Au lieu de s’inspirer de nos œuvres bibliques…― Mais ils ont perdu la raison !

Pour comble de scandale, ils vénèrent leurs prêtres,Ils s’attachent au sol où sont couchés leurs morts ;Loyaux à la Couronne, ils ignorent les traîtres…— Ces Canadiens ont tous les torts !

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources