Heures perdues, 1894
Le petit homme
Son regard est plein de sourires,Ses lèvres pleines de pourquoisQui souvent provoquent nos riresOu mettent la mère aux abois.
Son intelligence qui s’ouvreComme la fleur s’épanouit,Chaque jour maintenant découvreUn astre nouveau dans sa nuit.
Surpris de tout ce qui l’entoure,Du sol fécond, des cieux cléments,En quelque coin du pré qu’il coure,Il revient plein d’étonnements.
Ô quelle naïve faconde !On dirait que, nouveau Colomb,Il vient de découvrir un mondeSous les fenêtres du salon !
Encore essoufflé de sa course,Il nous dit — récit fabuleux —Que dans l’eau claire de la sourceIl a plongé son pied frileux !
Que pour saisir les demoisellesEt leurs amis les papillons,Bien trop rapides sont leurs ailes,Ses petits bras pas assez longs !
Plus de robe ! Ça le transporte.Il faut voir de quelle façonChevaleresque et crâne il porteSon premier habit de garçon.
Il se promène, il s’examine,Il se palpe et dit : Est-ce moi ?Il se trouve drôle de mineEt met tout le monde en émoi.
Il pose son poing sur sa hancheD’un geste absolument vainqueur,Mais l’on sent sous sa veste blancheBattre plus fort son petit cœur !
Il a six ans, c’est presqu’un homme.Il fait la moue, il prend des airs ;Et quand par mégarde on le nommeBébé, son œil a des éclairs.
Et si parfois il me demandePourquoi je suis si grisonnant,Avec douceur je le gourmandeEt je lui dis : « Rien d’étonnant,
Car tes défauts sont les complicesDes jours que le ciel m’a repris,Et chacune de tes malicesMet sur ma tête un cheveu gris !
C’est pour cela que tu vois poindreCes cheveux que tu n’aimes pas. »Alors, ému, je le vois joindreSes petites mains, et tout bas,
Penchant sur moi son frais visage,Il me dit, pour me radoucir :« Petit papa, si je suis sage,Tes cheveux blancs vont-ils noircir ? »
Octobre 1890.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources