Heures perdues, 1894
Le Nicolet
L’humble Nicolet qui descendÀ travers vallons et collinesVa mêler ses eaux cristallinesAux vagues du fleuve puissant.
Sur la croupe de ses falaises,Penchant sur lui leurs verts rameaux,Se dressent les pins, les ormeaux,Les mélancoliques mélèzes.
Comme tout cours d’eau bien noté,Il a ses îles, ses presqu’îlesQu’il lèche de ses flots tranquillesDurant les tièdes nuits d’été.
Après avoir, torrent qui gronde,Du roc moussu rongé le flancOu baisé, paresseux et lent,La rive où croit la moisson blonde ;
Après avoir du ciel profondReflété les lueurs stellaires,Et des blancheurs crépusculairesArgenté son flot vagabond ;
Après avoir dans ses eaux calmesRéfléchi plus de dix clochers,Et vu de lourds sapins penchésPour plonger dans l’onde leurs palmes ;
Après avoir, dans un détour,Surpris quelque robuste filleMêlant à l’onde qui babilleSa première larme d’amour ;
Après avoir dans la ravineDe son limon nourri le lin,Et fait mouvoir du vieux moulinLa bruyante et lourde turbine ;
Il va se perdre en murmurantDans les eaux vertes du grand fleuve,Et croit que lui seul il abreuveL’immense soif du Saint-Laurent !
Le géant demeure impassible ;Il n’a pas le moindre reflux.Que lui fait cette onde de plus ?Une goutte à peine visible !
Le Nicolet pourrait tarir,Porter ailleurs dans sa colèreLe tribut de son onde claire ;Vers le Sud il pourrait courir ;
Le fleuve poursuivrait sa courseSans même soupçonner jamaisQue le Nicolet désormaisÀ déplacé son humble source !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources