Heures perdues, 1894
Le prince impérial
(hommage à l’impératrice eugénie)
I
Ce siècle merveilleux, brisant les vieux oracles,Poursuit ses travaux étonnants ;Et l’humanité sainte accomplit ses miraclesÀ travers les cinq continents.
Hier encore on vit sur un lointain rivageLe jeune héritier des Césars,Pressé par son grand nom, d’une lutte sauvageCourir les terribles hasards.
Loin des rives de France, aux confins de l’Afrique,Honteux de son oisiveté,Le dernier héritier d’une race homériqueVa chercher l’immortalité.
Le prince impérial, sur une rive obscureSuccombe en soldat valeureux ;Ainsi dans sa pitié l’Être Éternel mesureLa gloire aux princes malheureux.
Ô France, c’est ton sang qui coulait dans ses veines,Ton sang si souvent répandu.Pourtant des prés d’Arvor aux forêts des CévennesNul chant de deuil n’a répondu !
As-tu donc oublié que l’Éternel qui t’aimeEt par toi semble encore agir,Veut que ce soit ton sang qui serve de baptêmeÀ tout peuple qui va surgir ?
Et que ce frêle enfant tombé sous la zagaie,Le sein de mille coups percé,Victime expiatoire, à la Justice paieToutes les dettes du passé ?
Rêvant dans son repos de nobles destinées,L’esprit hanté de tant d’exploits ;Sentant, au souvenir des funestes journées,Se réveiller son sang gaulois,
Il allait, de l’empire éphémère espérance,Combattre pour l’humanité,Accomplissant lui seul ce que faisait la FranceAux jours de sa virilité.
Prince, tu n’as laissé, pour déplorer ta perte,Rien qu’une pauvre femme en deuil ;Car le parti puissant que ta mort déconcerteTombe avec toi dans le cercueil !
Tu n’as pas remué d’une main souveraineUn peuple indocile ou soumis,Ni rencontré, vainqueur, au milieu de l’arène,La tourbe de tes ennemis.
Tu n’as pas eu le temps de soulever l’épéeQui fit et défit tant de rois,Avec toi les rayons de l’immense épopéeOnt lui pour la dernière fois !
Tu n’as fait que passer rapide dans la vie ;À peine sorti du repos,Tu meurs en combattant, et ton père t’envieCette fin digne d’un héros !
Noble mort que rêva comme une délivranceLe géant vaincu des Cent-jours,Aigle qui, teint du sang qu’avait perdu la France,La disputait à cinq vautours !
Oui, l’oncle et le neveu, fatale destinée !Ô néant des calculs humains !L’ont défiée en vain cette mort obstinée,Eux qui la tenaient dans leurs mains !
Leurs enfants malheureux, nés dans des jours de gloireDorment sous un sol étranger ;Exemples inouïs des leçons de l’histoire,Dupes d’un rêve mensonger.
Tous deux fils de l’Empire, héritiers d’un grand trôneFondé sur vingt peuples divers,Meurent sans avoir ceint la pesante couronneQui faisait ployer l’univers.
Quand le duc de Reischtadt par l’astuce autrichienneMeurt lentement empoisonné,Le prince plus heureux sur la rive africaineTombe de gloire couronné.
Salut, ô noble enfant d’une race immortelle,Digne des héros d’autrefois ;La France sans pitié te refusera-t-elleLa sépulture de ses rois ?
Ta dépouille est à tous ; elle appartient au mondeQui n’a plus droit de l’oublier.C’est pour l’humanité que ton sang pur fécondeUn sol inhospitalier !
II
Salut, fière Albion ! Comment pourrions-nous taireNotre gratitude aux Anglais,Quand on voit recueillis par la vieille AngleterreLes débris d’un trône français ?
Merci, peuple géant, ennemi redoutableDu premier des Napoléons,Qui protèges ses fils dont la mort lamentableA fait gémir tes vieux canons.
Il est beau, quand la France, en ses luttes acerbes,Jette l’oubli sur leurs tombeaux,De voir sur leurs cercueils tes légions superbesIncliner leurs nobles drapeaux !
Il est beau de te voir honorer l’infortune,Abriter sous ton ciel brumeuxTous ces nobles proscrits qu’une gloire importuneA déjà rendus trop fameux !
En recueillant ainsi les débris d’une race,Terre de l’hospitalité,Voilà que sur ton front une honte s’efface,Et Sainte-Hélène est racheté.
III
Étrange retour de l’histoire !Le jeune prince va périrPrès de l’île où, chargé de gloire,Son grand oncle est venu mourir ;Où, prisonnier de l’Angleterre,Sur une plage solitairePerdue au sein de l’océan,Il pleurait l’empire du monde,Pansant la blessure profondeFaite à son orgueil de géant.
Lorsque dans ses nuits d’insomnie,Lassé de se ressouvenir,Il plongeait, radieux génie,Son œil d’aigle dans l’avenir,Eut-il pu prévoir, le grand homme,Que le jeune prince qu’on nommeL’héritier de son vaste nomMettrait, ô l’étrange mystère !Au service de l’AngleterreLe glaive d’un Napoléon ?
Que le fier drapeau britannique,Avant soixante ans accomplis,Retour de fortune ironique !Ferait flotter ses larges plisSur la dépouille ensanglantéeD’un fils du nouveau Prométhée,Et qu’au bruit d’un salut royal,Sous le gazon de l’AngleterreOn mettrait le fils et le pèrePrivés du sceptre impérial ?
C’est qu’Albion plus généreuseQu’au temps des combats sans merci,D’une femme si malheureuseRespecte l’immortel souci.Le grand peuple anglais se découvreDevant un prince, enfant du Louvre,Héritier de Napoléon,Tandis que la France, sa mère,Oubliant les jours de Brumaire,Lui refuse le Panthéon !
La France, hélas ! la grande France,La France des jours immortels,Regarde avec indifférenceD’un héros les restes mortels.Elle refuse un coin de terrePour y jeter cette poussièreDont l’Anglais se montre jaloux,Et l’univers dans la balancePesant ce criminel silence,Absout le crime des Zoulous !
IV V
Fleuve gigantesque du monde,Roulant toujours à flot pressé,La liberté sainte se fondeSur quelque débris du passé.Lorsque l’audace britanniqueJusqu’aux profondeurs de l’AfriqueFait reluire l’humanité,Déjà pour sceller sa victoire,Nouvelle leçon de l’histoire,L’espoir d’un trône est emporté !
Devant cette auguste poussièreDéfilent tes lourds fantassins.C’est par toi, nation si fière,Que le ciel poursuit ses desseins.Sous tes coups le premier EmpireS’est vu crouler, ô chute, pireQue la déroute des Titans !C’est toi qui viens de mettre en terreL’espoir d’une couronne altièreAvec un prince de vingt ans !
Poursuis ton œuvre magnanime,Mais pleure les princes tombés,Entoure d’un reflet sublimeLes fronts sous le malheur courbés.Dans ta force, sois généreuse ;Et lorsque la fosse se creusePour l’héritier d’un si grand nom,Devançant l’arrêt de l’histoire,Tu peux, sans craindre pour ta gloire,Saluer un Napoléon !
Ainsi de sa main souveraineDieu dirige tout ici-bas.S’il est Dieu de la paix sereine,Il est aussi Dieu des combats.Pour que ses desseins s’accomplissentIl faut que des peuples surgissentA côté d’un trône emporté.Ce n’est qu’à travers les décombresDe rois et de peuples sans nombresQu’il fait marcher l’humanité.
Envoi
Et vous, ô noble femme, épouse, reine et mère,Devant qui s’inclinent les rois,Qui payez noblement un pouvoir éphémèrePar trois martyres à la fois ;
Qui dès le jour fatal où s’écroulait le trôneDevant le Germain triomphant,Avez sitôt pleuré d’abord votre couronne,Puis votre époux et votre enfant ;
Vous, cœur trois fois meurtri, que l’univers admireEn vos saintes afflictions,Et qui restez toujours dans ce triple martyreGrande devant les nations ;
Permettez qu’en ce jour une voix de poètePerdue aux bords du Saint-Laurent,Salue avec respect du fond de sa retraiteLes restes du prince expirant.
Ces vers vous apprendront qu’aux rives d’AmériqueUn peuple a connu vos malheurs ;Qu’au récit des revers d’une mère héroïqueNos mères ont versé des pleurs !
Ils vous diront aussi que sur la rive obscureDu jeune Canada français,Quand la France est frappée on ressent sa blessurePlus vivement que ses succès !
Et si la sympathie aux heures de souffrancePeut adoucir l’amer souci,Agréez-la de nous, rejetons de la France,Car nous avons souffert aussi !
Juin 1879.
218 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources