Heures perdues, 1894
Le souvenir
Le ruisseau s’échappant de son obscure sourceN’y peut plus revenir ;Ainsi glissent nos jours sans trêve et sans ressource,Et nous n’y revenons que par le souvenir.
Le souvenir ! Qui peut revoir sans une larmeLe bord qu’il a laissé,Et, sans blessure au cœur, n’éprouver que du charmeÀ rassembler, le soir, les débris du passé !
Le souvenir ! C’est lui qui porte la penséeVers les âges lointains,Y retrouve parfois une ombre délaissée,Et fait venir aux yeux quelques pleurs clandestins.
Nul n’évoqua jamais de son passé rapideLes rapides instantsSans sentir dans son cœur un souvenir perfideDéchirer sans pitié les fleurs de son printemps !
Tout homme est l’artisan de son bonheur sur terre.Dieu mit dans tous les cœursAuprès des passions, insondable cratère,La source et le foyer de tous les vrais bonheurs.
Ainsi que fait l’enfant lorsque sa main mutineAgite les flots bleus,Nous remuons souvent cette source divine,Et le bonheur troublé se dérobe à nos yeux.
D’instants nobles et bons composons notre viePour que, dans l’avenir,Quand nous nous souviendrons, sur la route suivieNe se dresse jamais un amer souvenir.
Oui, que la charité, l’amour et l’espéranceSe partagent nos jours.Le Seigneur bénira nos heures de souffranceEt d’heureux souvenirs en marqueront le cours.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources