Heures perdues, 1894
Ne pleurez pas sur la tombe de ma sœur Juliette
À peine du trépas les ombres solennellesOnt fait la nuit autour de moi,Que mon regard ouvert aux splendeurs éternellesA contemplé Dieu sans effroi.Lorsqu’on a fait le bien, la mort comme une amie,Souriante, nous tend les bras…Pour m’éveiller là haut je me suis endormie,Vous qui m’aimiez, ne pleurez pas !
Hélas ! je vois couler les larmes de ma mère !Pour les tarir faites, Seigneur,Rayonner dans la nuit de sa vie éphémèreL’éclat de l’éternel bonheur.Dans de beaux jours sans fin, mère chérie, espère.La mort qui sépare ici-basNous réunit là-haut… je suis près de mon père…Pauvre mère, ne pleure pas !
Que vois-je ? Est-ce pour moi ces apprêts funéraires,Ces sombres tentures de deuil !Quelle cendre renferme, oh ! dites-moi, mes frères,Le plomb glacé de ce cercueil ?Qui pleurez-vous ? Pourquoi ce crêpe aux plis funèbresEmblème trompeur du trépas ?Pour les cieux rayonnants j’ai laissé les ténèbres…Frères aimés, ne pleurez pas !
Dieu ! qu’entends-je ? Au milieu de plaintes violentes,La prière des trépassésArrive à mon oreille, et des larmes brûlantesRéchauffent mes restes glacés !Élevez vers les cieux votre âme désolée,Car, m’endormant entre vos bras,Vers mes deux sœurs du ciel je me suis envolée…Ô bonnes sœurs, ne pleurez pas !
Janvier 1884.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources