Heures perdues, 1894
Notre petit jules
Car dans tout berceau
Il germe une tombe.VICTOR HUGO.
À peine a-t-il connu sa mèreQue son œil vient de se fermer.Dans son existence éphémèreIl n’a pas eu le temps d’aimer !
Il avait appris à sourire,Quand, de nos caresses jaloux,Un ange vint tout bas lui dire :« Petit frère, viens avec nous ! »
Du ciel entrevoyant les charmes,Avec l’ange vite il partit…S’il eut pu voir couler nos larmes,Il serait resté, le petit !
Jamais notre oreille ravieN’entendra son rire enfantin.Il repose, pâle et sans vie,Les lèvres closes, l’œil éteint.
Ils sont pour toujours immobilesCes bras qui se tendaient vers nous.Jamais ses petits pieds débilesNe grimperont sur nos genoux !
Dans son étroite bière ouverteOn va bientôt le déposer.Nous avons sur sa joue inerteImprimé le dernier baiser.
Il faut demain qu’il disparaisse,Malgré nos pleurs, malgré nos vœux.Le trépas jaloux ne nous laisseQu’une boucle de ses cheveux !
La mère par les pleurs briséeRassemble les langes épars,Triste confusion causéePar le plus triste des départs.
Tableau touchant ! Je vois sa lèvreMettre un baiser dans chaque pliEncore imprégné de la fièvreDu petit être enseveli.
Je m’approche, je la console,Moi, pauvre père inconsolé ;Moi que le désespoir affole,Qu’étouffe un sanglot refoulé !
Car en sondant la peine extrêmeQui pèse sur mon cœur en deuilJe sens qu’une part de moi-mêmeEst là dans ce petit cercueil !
Pauvre berceau ! Le voilà videDe son fardeau si précieux ;Une main amie et rapideL’enlève et le cache à nos yeux.
Mais à la place accoutuméeLe petit berceau reviendra.Bientôt une figure aiméeDans ses langes nous sourira !
Pour caresser le petit êtreEnsemble nous nous pencherons ;Ravis, nous croirons reconnaîtreL’ange envolé que nous pleurons !
13 juillet 1884.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources