Heures perdues, 1894
Strophes à M. rameau
(Déclamées à la même séance, du 15 octobre 1888.)
Et vous, noble vieillard, dont les cheveux blanchisNous disent l’âge moins que le travail austère,Père qui vous trouvez au milieu de vos fils,Merci d’avoir aimé cette lointaine terre.
À la France oublieuse un jour vous avez dit :« Sur ce sol d’Amérique,Oublié, méconnu, peine, lutte, granditUn rameau d’Armorique.
« Elle a beaucoup souffert malgré de fiers exploits,Cette race bénie,Mais elle a su garder tout, tes autels, tes lois,Et jusqu’à ton génie.
« Elle parle ta langue, et c’est le même sangGénéreux et fécond qui coule dans ses veines,Et c’est le même espoir, le même effort puissantVers le beau, vers le bien, vers les hauteurs sereines.
« Et, grâce au sang des preux, ce peuple surgira,Brisant tous les obstacles ;Car la foi sur ces bords lointains — qui le croira !Fait encor des miracles. »
Et vous avez dit vrai. Vous n’avez pas mentiÀ la France orageuse.Seul des Français du temps vous avez pressentiNotre œuvre courageuse.
Nouveau Jacques Cartier, pour la deuxième foisPar vous fut découverte une plage inconnue ;Et la Gaule guidée un jour par votre voixD’un immortel passé s’est enfin souvenue.
Et lorsqu’elle oubliait, vous seul vous souveniez,Ami toujours fidèle ;Dans vos nobles écrits c’est vous seul qui veniez,Ému, nous parler d’elle.
Et quand vous l’obligiez à se ressouvenirAu sein de ses orages,C’est vous qui, nous soufflant l’espoir dans l’avenir,Ranimiez nos courages.
Vous seul avez conçu dans nos heures de deuilDe nos succès futurs l’espérance hardie.« C’est le berceau d’un peuple et non pas son cercueil ! »Disiez-vous en foulant le sol de l’Acadie.
Des bords du Saint-Laurent aux rives de Grand-Pré,Des vieux suivant la trace,Vous avez retrouvé, comme un dépôt sacré,Les dons de votre race,
Et malgré l’abandon, et malgré le méprisQui l’avait condamnée,Vous seul, ô noble ami, vous seul avez comprisL’œuvre prédestinée.
Après plus de vingt ans vous êtes revenu,Heureux dans votre orgueil de voir ce que nous sommes.Tout le terrain conquis nous l’avons retenu,Et les enfants d’alors sont devenus des hommes.
Et ce qu’ont accompli nos pères avant nous,Nous le ferons de même,Méprisant qui nous hait et — devoir bien plus doux —Respectant qui nous aime.
Oui, l’arbre produira des rejetons nombreuxDans son exubérance,Car nous savons par vous combien sont vigoureuxLes « rameaux » de la France !
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources