Sous les pins, 1902
Derniers vœux
Lorsque sonnera l’heure où je devrai descendreDans cet étroit cercueil sur moi trop tôt fermé,Ô vents qui soufflerez au-dessus de ma cendre,Ne la dispersez pas loin des lieux que j’aimai.
Ô vers qui rongerez ma mortelle dépouille,Ralentissez votre œuvre, ouvriers du trépas,Afin que dans ce lieu de nuit sombre et de rouilleJe sente près de moi ceux que j’aime ici-bas.
Que le frère et la sœur, que l’enfant et l’épouseAu lieu de mon repos se couchent sans retour,Sans craindre que jamais cette terre jalouseNe livre le secret de ce lugubre amour !
L’un après l’autre, tous, qu’ils viennent prendre placePrès de ceux que, peut-être, ils ont vite oubliés ;Que le saule pleureur de sa racine enlaceLes cœurs qu’un seul amour sur terre avait liés !
Et quand tous se seront couchés sous cette pierre,Quand tous auront pris place au dernier rendez-vous,Alors, ô vers rongeurs, mettez-nous en poussière,Et vous, ô vents du ciel, vite, dispersez-vous !
Que de cette poussière, immortelle semence,Naissent en d’autres lieux d’autres êtres plus beaux.Ces atomes perdus dans la nature immenseFeront germer la vie, un jour, de nos tombeaux !
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources