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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

Strophes a l’hon. juge Plamondon

Premier Président de l’Institut Canadien de Québec — Cinquantenaire célébré le 22 mars 1898

Adolphe Poisson· 156 vers

Ô vous, le premier président,Et le survivant d’un autre âge,Au geste alerte, au cœur ardent,Ce soir recevez notre hommage.

Ceux-là de votre temps, les vieux,Retrouvant l’ancienne souplesse,Sont accourus presqu’envieux,De votre robuste vieillesse,

Tandis que les jeunes, fêtantCette joyeuse cinquantaine,Voient en vous le représentantD’une époque déjà lointaine.

Pourtant si d’un brillant passéCe soir vous évoquez le charme,Ce que le temps a disperséMet dans vos yeux plus d’une larme.

Car ils sont nombreux les absentsLes amis semés sur la route,Vieux de la vieille, adolescentsCompris dans la même déroute ;

Ces gais compagnons, ces vaillants,Les premiers rendus sur la brèche,Toujours jeunes, toujours bouillants,Malgré les douceurs de la crèche.

De la politique du temps,C’était l’école buissonnière.Sans le sou mais toujours contents,Heureux mortels à leur manière.

Fournier, ce lutteur sans pareil,Battu mais toujours redoutable,Au cerveau toujours en éveil,A la tribune comme à table.

Soulard, cet esprit délicat,Gentil poète, âme d’élite,Qui sous sa toge d’avocatCachait sa muse favorite.

Vous aussi vous avez commisDes vers, ces péchés de jeunesse,Car à vingt ans, il est admisQu’on prend la muse pour maîtresse.

Vous qui brilliez à côté d’eux,Trio qui marchait de conserve,Vous les égaliez tous les deux,Par le talent et par la verve.

Pruneau qui riait du destin,Causeur à la fine riposte,Qui tout surpris un beau matin,S’est réveillé maître de poste.

Enfin, votre frère Honoré,Qui, le plus joyeux de la bande,Pour un bon mot aurait livré,Je crois, la plus grasse prébende.

Combien en reste-t-il de ceuxDont l’esprit vif aux représaillesRessemblait à ces vins mousseuxQui font éclater les futailles ?

Parmi les vivants j’en connais,Qui comme vous ont fait leur marqueEt sans former de cabinetsOnt su fort bien guider leur barque.

Fiset, qui sut si bien choisir,Hier encor protonotaire,Poète aux heures de loisir,Mais avant tout célibataire.

Lemoine, fécond écrivain,Esprit moins rêveur que pratique,Épiderme que pique en vainLe dard aigu de la critique.

Mais pour revenir au passé,Que cette fête commémore,Monsieur, n’en soyez point froissé,Sur vous je veux gloser encore.

De vos frasques, de vos exploits,Les plus vieux ont gardé mémoire,Quand saupoudrant de sel gauloisDe Thémis le fade grimoire.

Tribuns soudain improvisés,Vous plantiez là la sombre étude,Et, d’éloquence tout grisés,Vous haranguiez la multitude.

Comme Empédocle aventureux,Vous vous lanciez dans le cratère,Moyen réputé dangereux,Pour retremper le caractère.

Du char de l’état, sans merci,Vous rêviez quelque catastrophe,Mais ce charitable souci,Grâce à Soulard, tournait en strophe.

J’ai dit rêver, vous faisiez plus :Vous donniez même un coup d’épaulePour troubler, tribuns chevelus,Le sommeil de la métropole.

Vous ne doutiez jamais de rien,Car à vingt ans tout est possible,Surpris de voir se porter bienL’état que vous preniez pour cible.

Plus tard, dans vos bureaux désertsPendaient les toiles d’araignée ;Seul, cet insecte dans les airsFaisait une bonne journée.

Sa fine trame au fil pliantNe rend plus l’aile qui la touche,Preuve que l’on prend un clientMoins facilement qu’une mouche.

Plus tard vous changiez d’atelierAvec une désinvoltureDigne du fougueux cavalierForcé de changer de monture.

De tous les tournois vous étiez,Journaliste et jurisconsulte ;A la chicane vous portiezAvec ardeur ce double culte.

Jamais de chômage et, de fait,Vous meniez de front toutes choses ;Vous produisiez beaucoup d’effet,Mais aviez-vous autant de causes ?

Il fallait bien se trémousserPour faire marcher la boutique.De pain nul ne peut se passer,Fût-il un homme politique.

Que de criminels aux aboisSauvés par vous de la potence !Pour cela vous aurez, je crois,A faire rude pénitence.

D’enthousiasme et de talentFaisant dépense sans pareille,Vous étiez vif, étincelant,Sans vous faire tirer l’oreille.

Aussi ceux qui vous rencontraientDans des joutes inoubliables,Abasourdis, vous envoyaient,Pour leur repos, à tous les diables.

Heureusement que peu presséD’entreprendre un pareil voyage,Vous avez trouvé plus senséDe faire un long pèlerinage.

Car aux laves du mont Etna,Dieu mêla, sculpteur admirable,Le granit de StadaconaEt vous fit d’un limon durable.

Aussi pour les bonheurs rêvés,Ayant affronté poudre et balle,Un des plus heureux, vous avez,Un jour, décroché la timbale,

Et cette timbale d’argent,Quand vous avez voulu la rendre,Le destin honnête, obligeant,L’a fait tomber aux mains d’un gendre.

Vous avez l’art de rajeunirTout en laissant vieillir les autres.Au passé liez l’avenir ;Bienvenue et soyez des nôtres.

Et qu’aux noces de diamantCeux-là qui, ce soir, vous font fête,Puissent bénir le Dieu clémentD’avoir épargné votre tête.

156 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources