Sous les pins, 1902
Le billet de retour
« Tiens, voici, mon enfant, une petite somme ;Un gousset bien garni devient l’ami de l’homme,Une pièce d’argent que l’on donne à proposSauve bien des ennuis, guérit bien des bobos.Depuis plus de quinze ans que j’amasse avec peineCette épargne, mon fils, est aujourd’hui la tienne,C’est là tout mon avoir, oui c’est là tout l’argentQue je possède au monde, et c’est le cœur content,Va, que je te fais don de toute ma richesse.Seulement sois prudent, n’en fais pas de largesse,Et ne vas pas non plus dépenser comme un fouLes écus de l’épargne amassés sou par sou.Ah ! ce qu’ils m’ont coûté de constants sacrifices,Nul ne saura jamais, ni par quels artificesJ’ai pu soustraire ainsi, sans te priver de rien,Une secrète obole au pain quotidien.C’est l’heure du départ, cher enfant, j’en frissonne.Toi parti, désormais je n’aurai plus personnePour entourer mes jours de ces soins vigilantsQue ta jeunesse doit à mes cheveux si blancs.Tu pars, pour si longtemps, et puis je suis si vieille ! »— Alors le gars, ému, se penche à son oreilleEt lui dit : « Ne crains rien, nous nous verrons un jour,Car j’ai pris par prudence un billet de retour ! »
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources