Sous les pins, 1902
Les enfants
I La mère
« Les voyez-vous là-bas ? Ils sont toujours ainsi,Courant à travers la bruyère,Et dans leur horizon paisible et rétréci,Gais et toujours dispos, ils n’ont d’autre souciQue s’abreuver d’air pur, se baigner de lumière.
Sans jamais se lasser ils vont tous les matinsSe rouler dans les hautes herbesEt sonder les fourrés de leurs pas incertains.À les voir gambader on dirait deux lutinsSe courant sans merci dans les guérets superbes.
Ils ne respectent rien, ni les fleurs, ni le blé ;Ils pillent en petits vandales,Sans peur et sans remords, et le voisin troubléUn jour les a surpris, le plus vieux affubléDe son lourd paletot, l’autre de ses sandales.
Furtifs, ils s’échappaient, contents d’être parésDe leurs gigantesques dépouillesEt chassant devant eux les oiseaux effarés.À travers les buissons en fleur de nos grands présLes voilà maintenant qu’ils poursuivent leurs fouilles.
Mais ils n’ont pas encore, ô les vilains garçons !Terminé leur longue journéeQuand ils ont dévasté quelques champs de moissons,Agacé le meunier de leurs folles chansonsEt ramoné parfois la haute cheminée.
Il faut, quand revenus le soir près du foyer,Que longuement ils se rappellentLeurs courses dans les champs, et pour nous ennuyerLes voilà caquetant comme, au haut d’un noyer,Deux oiseaux babillards qui le soir se querellent.
Et puis, le lendemain, prêts à recommencer,Les voilà déjà dans la plaine.Si des arrêts parfois je veux les menacer,Pliant sous l’ouragan pour le laisser passer,Ils sortent bruyamment, cœur joyeux, bouche pleine.
Ces effrontés faisant un tapage d’enfer,Jamais contents, toujours demandent ;Et, si nous leur parlons du grave magister,Ils répondent : « ce qu’il nous faut c’est le grand air !Ah ! nous obéissons ; ce sont eux qui commandent ! »
II Le vieillard
« Voyez-vous, ces enfants sont comme les oiseaux,Madame, il leur faut de l’espace,Il leur faut les grands prés, l’eau claire des ruisseaux,Le sentier qui se perd à travers les roseaux,Le soleil qui les bronze et la brise qui passe.
Les enfants ont besoin de lumière et d’air purDes bois touffus et des clairières.Ils trouvent cette chambre étroite. À ce vieux murIls préfèrent le ciel profond, chargé d’azur,Aux lueurs du foyer le soleil des bruyères.
C’est là qu’ils vont puiser la joie et la santé ;Et s’ils sont meilleurs que nous sommes,Si le ciel sur leurs fronts reflète sa beauté,C’est que ces chers enfants n’ont pas encor goûtéÀ cette source amère où s’abreuvent les hommes.
Oh ! laissez-les. Pourquoi si tôt les rappelerDe leurs jeux bruyants dans la plaine ?Pour ces petits lutins est-ce un mal de foulerLes ajoncs de la rive étroite et de mêlerAux vents frais du matin leur pure et chaude haleine ?
Est-ce un mal d’écouter le babil des oiseaux,De voir pousser la moisson blonde,De plier sous ses doigts la tige des roseauxPour tendre avec espoir de fragiles réseauxQue peupleront demain les habitants de l’onde ?
Et n’avons-nous pas fait, madame, ce qu’ils font ?N’avons-nous pas aimé les courses ?Préféré la nature aux leçons de Buffon,Quand, lassé de courir dans le ravin profond,Nous plongions nos pieds nus dans l’eau claire des sources ?
Non, vous avez beau faire, ils vous échapperontPar la porte ou par la fenêtre.Madame, croyez-moi, vous aurez cet affrontDe les voir, sans souci des plis de votre front,Derrière ce rideau d’érables disparaître.
Assez vite ils viendront s’asseoir près du foyerPour conjuguer le plus doux verbe ;Assez vite il faudra pour les désennuyerAutre chose que l’onde où l’on voit tournoyerLa pâle feuille morte et le frêle brin d’herbe.
Ce temps-là viendra bien assez tôt. Laissez-lesCourir loin de votre demeure,Laissez-les sur les eaux tendre leurs longs filets,Ensanglanter leurs pieds aux pointes des galets,Et pour un papillon qui vole oublier l’heure.
Allez, enfants, courez, égayez de vos crisL’écho matinal des collines ;Soyez bruyants afin que les oiseaux, surpris,Se penchant sur le bord de leurs frêles abris,Mêlent à vos chansons leurs notes cristallines.
III
Les voilà donc partis, oui, prompts comme l’éclair,Ils foulent l’herbe des prairies,Grimpent sur les sommets, plongent dans le flot clair,Prennent les bois d’assaut et font retentir l’airDu bruit toujours joyeux de leurs espiègleries.
Nous les avons perdus de vue, ils sont bien loin,Courant après de blondes ailesQue l’on voit voltiger au-dessus du sainfoin,Tandis que nous, pensifs, nous n’avons d’autre soinQue de courir après nos chimères cruelles.
Mais ils nous reviendront, pleins de douces chansonsAu livre de la vie apprises,Ils reviendront joyeux, et ces vilains garçonsA qui vous défendez de courir les buissons,Charmeront, j’en suis sûr, vos oreilles surprises.
De la nature en fleur visiteurs assidus,Ils vous gazouilleront des chosesQui vous feront songer à vos bonheurs perdus ;Ils vous diront tout bas les secrets entendusLorsqu’ils passaient tout près des fleurs fraîches écloses. »
110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources