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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

Les bas percés

PETIT CONTE DE NOËL

Adolphe Poisson· 36 vers

L’autre jour un enfant, la figure fanée,Les habits en lambeaux, toute la matinéeAuprès d’un étalage, avait mangé des yeuxDes cônes de bonbons frais et délicieux.Sous le coup de l’appât haletait sa poitrine ;Il était là, le front collé sur la vitrine,Et n’avait de pensée et n’avait de regardQue pour ces riens dont il n’aura jamais sa part.Je m’approche de lui. « Quel est, dis je, ton père ? »— Monsieur, je n’en ai plus ; je vis avec ma mère,Trois frères, quatre sœurs, à Saint-Roch, près du pont. »Et c’est avec des pleurs que l’enfant me répond.« Sais-tu, pauvre petit, que ce soir c’est la fêteDe l’Enfant-Dieu ? — Je sais, dit-il, hochant la tête,Mais pourquoi donc Jésus à qui souffre la faimNe donne pas ce soir un bon morceau de pain ?— Il te le donnera si tu le lui demandes. »Et le frémissement de ses lèvres gourmandesMe fit comprendre, hélas ! que le pauvre petitMordrait dans un gâteau de fort bon appétit ;Et l’entraînant de suite à la confiserie,Je l’attablai. Ce fut comme une griserie !Et de le voir ainsi dévorer les pâtés,Les gâteaux engloutis avant d’être goûtés,Me jeta dans le cœur une pitié profonde ;Et je songeai soudain à tout ce petit mondeÀ la mère là-bas, attendant son enfantEt qui contre la faim, en pleurant, se défend.Je jurai de leur faire une douce surprise.Sa dernière bouchée était à peine priseQue je dis à l’enfant : « Si tu pendais ton bas,Petit Jésus est bon, il ne t’oublierait pas.A ton lit suspends-le ce soir ; qu’il soit solide,Car il sera bien plein. » Mais le petit, candide,Me dit d’un ton dolent, les yeux sur moi fixés :« Monsieur, je voudrais bien, mes bas… ils sont percés ! »

36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources