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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

Sur l’eau

Adolphe Poisson· 44 vers

La rivière a cessé sa clameur monotone ;Au vent léger du soir le flot déjà s’endort ;La lune vient blanchir les tièdes nuits d’automne ;C’est le rayon d’argent au lieu du rayon d’or.

Allons un peu sur l’eau promener nos pensées,Et que le vent du soir rafraîchisse nos fronts ;Que le souci rêveur de nos âmes blesséesS’envole au bruit joyeux de nos lourds avirons.

Oh ! quelle belle nuit ! Oh ! quelle onde placide !La nature muette est en ravissement.Ne troublons pas cette eau si calme et si limpide ;Si tu veux, parlons bas et ramons doucement.

Si tu veux, remontons vers nos jeunes années,Vers ce temps qu’on devrait ne nommer qu’à genoux ;Revivons un moment ces bruyantes journéesEt ces naïfs bonheurs déjà si loin de nous,

Ce temps où ton cœur pur et pourtant sans défense,Pressé contre le mien, ne battait pas plus fort !Plaisirs sans nuls regrets, partage de l’enfanceD’être à peine à la vie et d’ignorer la mort !

Courant l’insecte d’or à travers la bruyère,L’âme toujours en joie et la main dans la main,Le passé né d’hier ne nous occupait guère,Et l’avenir pour nous c’était le lendemain.

Ensemble nous mêlions et tristesse et sourire.Ignorants de la vie, ignorants de l’amour,Tous deux nous nous aimions sans jamais nous le dire,Et moi, sans m’en douter, je te faisais la cour !

Puis l’absence survint qui dans l’âme amollie,Plus forte que le temps, brise tous les liens,Et fait que lentement, sans secousse, on oublieTout, jusqu’au souvenir des plus chers entretiens.

Je te revis plus tard, mais j’eus beau reconnaîtreDans ton regard de femme une enfant que j’aimais,Rien ne put dans mon cœur plus froid faire renaîtreL’ancienne et pure flamme éteinte à tout jamais.

Elle, se souvenant de son adolescence,Me dit, les yeux mouillés : « Comme toi j’ai vieilli,Comme toi j’ai subi le pouvoir de l’absence ;J’ai souffert, j’ai pleuré, puis j’ai connu l’oubli. »

La rame doucement plonge dans l’onde tièdeOù glisse au fil de l’eau l’insecte qui s’endort,Au clair-obscur du soir la nuit déjà succède,Car la lune au couchant verse sa corne d’or.

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources