Poésies, 1827
Adieux a madame Pasta
Hélas ! rapide météore,
Trop vite elle a fui loin de nous.BÉRANGER.
Tu vas partir :‖ vers un autre rivage,Sourde à nos vœux,‖ tu diriges tes pas.Ah ! quels succès‖ vaudront le pur hommageQu’en t’admirant‖ je t’adressais tout bas ?
Comme un oiseau‖ venu d’une autre terre,Un seul moment‖ a nos yeux tu parus.Tu disparais ;‖ mais ta voix passagèreLaisse un écho‖ qui ne s’éteindra plus.
Combien de fois‖ cette voix ravissante,Pareille au chant‖ d’un ange de bonheur,Sut dissiper‖ la troupe fatiganteDes maux sans nom‖ qui pesaient sur mon cœur !
Dans ces palais,‖ où règne la Folie,Dans ces concerts,‖ où la Futilité,Plus que le Goût,‖ invite l’HarmonieComme un secours‖ à la satiété,
Ton charme seul‖ me ramenait encore,Et j’oubliais,‖ enivré par tes chants,Le sombre ennui‖ qui souvent m’y dévoreAu seul aspect‖ de tant d’indifférents.
Tu m’arrachais‖ aux murmures frivolesDes êtres vains‖ que la nuit rassemblait,Au triste soin‖ d’écouter leurs paroles,Ou d’en chercher‖ quand mon cœur se taisait,
Honneur à toi !‖ — Quand la Mode ignoranteJette les fleurs‖ au hasard et sans choix,J’ai vu qu’au moins‖ sa couronne flottanteAu vrai talent‖ peut tomber une fois.
Honneur à toi !‖ — Quand la Froideur légèreA tout glacé‖ de son souffle mortel,Tu m’as prouvé‖ qu’en ton cœur solitaireLa Passion‖ garde encore un autel ;
Que pour toucher,‖ pour ébranler notre âme,La tienne au moins‖ sent, ou pourrait sentirTout ce qui meut,‖ exalte, élève, enflamme,Tout ce qu’en vain‖ l'on tache de flétrir.
Seul, immobile,‖ inconnu dans la presse,Je t’admirais,‖ sans fracas, sans élans ;J’aurais tremblé‖ qu’un geste, un mot d’ivresse,Me pût ravir‖ un seul de tes accents.
Je hais ces cris,‖ ce bruit, ce zèle extrême,Stérile ardeur,‖ tumultueux éclats,Par où l’Ennui‖ se fait croire à lui-mêmeQu’il applaudit‖ ce qu’il ne comprend pas.
En vain brillaient‖ cent beautés séduisantes ;Je ne voyais,‖ je n’entendais que toi ;Flambeaux, rubis,‖ parures éclatantes,Tout s’effaçait ;‖ je n’étais plus à moi…
J’étais Tancrède,‖ alors que, la trompetteL’avertissant‖ que le camp va s’ouvrir,Il tient son glaive‖ élevé sur sa tête,Et fait serment‖ de vaincre ou de mourir.
En contemplant‖ Juliette expirée,Je devenais,‖ j’étais tout Roméo ;Pour me rejoindre‖ à cette ombre adorée,Je m’élançais‖ dans la nuit du tombeau.
Sémiramis,‖ la Folle, Desdémone,Fantômes vains‖ qu’anima ta chaleur,Créations‖ dont l’essaim t’environne,En traits de feu‖ sont fixés dans mon cœur.
Plus d’une fois‖ leur image vivante,Me transportant‖ clans un monde enchanté,Arrachera‖ mon âme languissanteAux froids tableaux‖ de la réalité !
Mais désormais‖ je fuis loin du théâtreOù mes regrets‖ t’appelleraient en vain.Je ne veux pas‖ qu’à mon œil idolâtreSoit profané‖ ton cothurne divin.
Malheur à qui‖ t’admira la première !Nulle après toi‖ ne charmera ses yeux :Eh ! quel breuvage‖ ici-bas pourrait plaire,Quand on a bu‖ dans la coupe des dieux ?
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a rivage / hommage féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea terre / passagère féminine, classiqueb parus / plus masculine, classiquea ravissante / fatigante féminine, classiqueb bonheur / cœur masculine, classiquea Folie / l’Harmonie féminine, classiqueb Futilité / satiété masculine, classiquea encore / dévore féminine, classiqueb chants / d’indifférents masculine, classiquea frivoles / paroles féminine, classiqueb rassemblait / taisait masculine, classiquea ignorante / flottante féminine, classiqueb choix / fois masculine, classiquea légère / solitaire féminine, classiqueb mortel / autel masculine, classiquea âme / enflamme féminine, classiqueb sentir / flétrir masculine, classiquea presse / d’ivresse féminine, classiqueb élans / accents masculine, classiquea extrême / lui-même féminine, classiqueb éclats / pas masculine, classiquea séduisantes / éclatantes féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea trompette / tête féminine, classiqueb s’ouvrir / mourir masculine, classiquea expirée / adorée féminine, classiqueb Roméo / tombeau masculine, classiquea Desdémone / t’environne féminine, classiqueb chaleur / cœur masculine, classiquea vivante / languissante féminine, classiqueb enchanté / réalité masculine, classiquea théâtre / idolâtre féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquea première / plaire féminine, classiqueb yeux / dieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, AIME ANDRÉ lIBRAIRE, Paris, 1827· numérisation poesies.net· Sources