Bouteille et vénus, 1876‑1924
Elle
Delorme, on ne t’a pas menti.Non seulement elle est prenanteMais, comme tu l’as si bien dit,Elle est encore surprenante.Pour trouver un pareil outilIl faudrait aller jusqu’à Nante.
C’est quelque chose de très grand,De fantastique, d’homérique,Je dirai même d’encombrant.Je suis certain qu’en AmériqueJe pourrai faire en la montrantUne fortune chimérique.
J’ai de la peine à la mouvoir,Elle n’a pas l’air d’être vraie.Des gens de beaucoup de savoirEt des bardes l’ont célébrée :Des reines ont voulu la voir,Des monarques l’ont décorée.
J’eus naguère l’intentionD’en faire un navire de guerreContre la perfide Albion.J’eus aussi le dessein d’en faireLe clou de l’Exposition,Ou bien le pivot de.. l’Affaire.
Où je passe inaperçu, moi,Elle, on l’aperçoit d’une lieue.Je suis encore à Paris, vois,Qu’elle est déjà dans la banlieue.Elle me coûte tant, ma foi,Que je voudrais bien la voir feue.
Tu ne savais pas ce que c’estQue une deux d’Auvergne on nomme ?Eh bien ! maintenant tu le sais.Et tu peux l’aller dire à Rome.Si je ne meurs de cet excès,En réalité, c’est tout comme.
Au repos comme en action,Crois-moi, ce n’est pas une prune.Elle a fait l’admiration,Comme tu penses, de plus d’uneEst-ce avec ta mi-rationQue tu comptes faire fortune ?
Un jour, c’était à Chabanais,Voilà que la voyant, ces damesEn chemise, bas et nénais,Dirent à la maman : « Madame,Oh ! de grâce venez, venez,Non c’est trop drôle, je me pâme. »
Inutile, est-ce pas ? l’amiDe t’en raconter davantage.Ces dames, et non à demiOnt l’expérience en partage ;Ce n’est pas pour une fourmiQu’elles iraient de leur voyage.
Mais, j’entends d’ici le lecteurImpatient qui se rebelle :« Et de qui parles-tu, hâbleur,Avec une chaleur si belleEt ce petit air protecteur ? »De qui je parle ? Eh ! bien mais…D’Elle.
61 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouteille et vénus, Paris, "DISCIPLES D’HIPPOCRATE", 1933· Sources