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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bouteille et vénus, 1876‑1924

L’amateur d’utérus

Raoul Ponchon· 126 vers

(Air de Fualdès)

Écoutez, messieurs, mesdames,Vous, sourds, écoutez iciCe saisissant récit-ciD’un crime vraiment infâme,De sept crimes bien plutôt,Un, n’est-ce pas déjà trop ?

C’est à Londre, en Angleterre,Que ces crimes ont eu lieuDernièrement ; et, mon Dieu !J’ajoute — pourquoi le taire —Dans un quartier qu’on appell’En anglais Whitechapel.

C’est un lieu des plus sinistresQue l’on ne peut visiterQu’en se faisant piloterTout au moins par des ministres.C’est là que notre assassinAccomplit son noir dessein.

Car il est bon de vous direQue, pour commettre le tasDe ces fâcheux attentatsQue je chante sur ma lyre,Les assassins ne sont qu’un,Voilà qui n’est pas commun.

Et songez (pauvres victimes !)Si Dieu vous fait le loisirDe songer et de moisir,Que l’auteur de tous ces crimesN’a pas encore été pris :On se croirait à Paris.

Disons-le sans artifice :On est, et sans parti pris,Au premier abord surprisD’une pareille injusticeEt même au second rabordOn a lieu de l’être encor.

Ah ! si ce sombre fumisteNe tuait que des banquiersPour les voler, vous diriez :Peut-être un socialiste ;Entre tous il trouve urgentQu’on répartisse l’argent.

Mais il saigne des pouffiassesQui de temps immémorialOnt semé leur capitalSur trente mille paillasses ;N’ayant rien le plus souventA se mettre sous la dent.

Il choisit la nuit profonde,L’heure où tous les chats sont gris,Où les wilsons, les ferrysSont couleur de tout le monde,Pour aller voir ces sourisMuni de ses bistouris.

Aussitôt qu’il en pince uneEn train de battre son quart,Il la promène à l’écart,Lui fait admirer la luneEt lui dit : Viens mon pʼtit chat,Tout à l’heure on rigolʼra.

Il mène alors la pucelleAu sein d’un obscur massif ;Et là cet être lascifSe précipite sur elle,Et puis il tire son cout-eau pour lui couper le cou.

Rien que de très ordinaireJusqu’à présent, comme on voit.Mais ce que peu l’on conçoit,Ce que l’on ne conçoit guère :Cet étrange OlibriusLeur enlève l’utérus.

On se perd en conjectures ;On se demande ce qu’aCet homme peu délicatA prendre à ces créaturesCe que Ferouille — en latin —Nommerait leur gagne-pain.

L’opération est faiteAvec tant d’habileté,Les corps si bien charcutésQue tout le monde répète :Ce déplorable assassinN’est-il donc qu’un médecin ?

Une chose nous étonne :Que peut-il faire de ça ?Et ne trouvez-vous pas saCollection monotoneD’utérus avariésPlus qu’ils ne sont variés ?

Il les met dans l’alcool-e.Les uns disent que c’est pourLes étudier un jour,Mais c’est de la faribole ;C’est tout simplement, je crois,Pour en faire des chinois.

Ou bien, — c’est une hypothèse —Peut-être pour conserver(Rien ne me fait tant rêverQue la fantaisie anglaise)Un souvenir plein d’humourDe ce court moment d’amour ?

Mais, quel que soit son caprice,Ce propre à rien entêtéN’est pas encore arrêté.Il se rit de la JusticeEt plonge les magistratsDans le plus grand embarras.

Il s’est mis à leur écrire :« Vraiment vous n’êtes pas forts,Je vous croyais plus retors ;Voui, vous me faites de rireDéboiter mes humérus :A moi, mes vieux utérus !

« Vous perdez, c’est une honte,Votre temps, aussi vos pas,Vous ne me trouverez pas.Je n’ai pas encor mon compte :Il me faut, j’en ai besoin,Une douzaine, pas moins.

« Vous connaissez mon programme.Si vous êtes curieux.Je me nomme Jack, Messieurs,Et l’Éventreur pour les dames,Allons, bonsoir, sans adieu,Je vous récrirai sous peu. »

126 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouteille et vénus, Paris, "DISCIPLES D’HIPPOCRATE", 1933· Sources