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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bouteille et vénus, 1876‑1924

Les trois souhaits

Raoul Ponchon· 66 vers

Un jour, un jeune couple aimable,Au moment de se mettre à tableDans une douce intimité,Vit arriver à l’improvisteUn mendiant : « Dieu vous assiste !Je demande la charité. »

« Asseyez-vous, lui dit la femme,Mangez, dit l’homme. Sur mon âmeVous êtes envoyé du ciel. »Or, il se trouvait que cet hôteÉtait justement de la haute,Car c’était l’archange Azraël.

Dès qu’il se fut lesté la panse :« Tout bienfait veut sa récompense,Dit ce dernier, et vous l’aurez :Vos trois premiers souhaits, mes braves,Seront exaucés, gais ou graves,Dès l’instant que vous les ferez.

« Adieu. Le ciel vous favorise ! »Là-dessus, à leur grand surprise,L’ange rentre dans le plancher.Et le mari dit à la femme : «Tu l’as entendu, ma chère âme,Baste, allons toujours nous coucher. »

Dès au lit — c’était l’heure en somme,La femme harcela son hommeEt lui réclama le devoir.Et celui-ci, la bonté même,Ne se fit pas prier : « Je t’aime »Dit-il, et le lui fit bien voir.

Au beau milieu de leur délireElle dit avec un grand rire :« Sais-tu quoi serait de mon goût ?C’est absurde, idiot, stupide,Mais je voudrais bien, mon Alcide,Te voir avec des… nez partout. »

Comme elle terminait sa phrase,Du sommet jusques à la baseIl sentit des nez, sur son corps,Pousser de tous les sens, hirsutes ;Les uns droits, d’autres en volutes,Des mous, des rigides, des tors…

« Le tonnerre de Dieu t’emporte !Pour m’avoir fichu de la sorte !A-t-on vu souhait plus hideux !Heureusement, ma bonne amie,Pour conjurer mon infamieIl nous en reste encore deux.

« Souhaitons donc que disparaissentCes ignobles nez qui m’oppressentEt sans cesse vont en croissant »Et voilà ces nez en litigeS’évanouir… même, ô prodige !Celui qu’il avait en naissant.

« Non, non, pas de cela Lisette,S’écria la femme inquièteDu résultat qui la flouait ;Ton nez n’est pas un obélisque,Mais il vaut mieux que rien. Et puisqueIl me reste encore un souhait :

« Que ton nez, mon homme, par grâceRevienne à la normale place… »Aussitôt dit, tôt accroché ;Dites-moi si notre amoureuse,Dans ses souhaits aventureuse,N’en fut pas quitte à bon marché !

66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouteille et vénus, Paris, "DISCIPLES D’HIPPOCRATE", 1933· Sources