La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Collignonne
À Adolphe Willette.
Ces jours-ci je hélai‖ dans la rue un cocher.Elle était fort jolie,‖ à ne vous rien cacher.— Rassurez-vous, lecteur,‖ et vous de même, chèreLectrice, ce cocher‖ était une cochère.« Où nous allons, patron ?‖ » demanda-t-elle. Et moi,J’eus envie, un instant,‖ de répondre : « Chez toi ».Et puis, je me retins.‖ « Où vous voudrez, » lui dis-je.« All right ! » Je montai donc‖ près de ma callipyge,Sur le siège, avec son‖ consentement muet.Cocotte s’activa‖ sous un bon coup de fouet ;Et nous voilà partis.‖ Alors, nous devisâmes,L’Automédone et moi,‖ tout comme deux sœurs âmes,Ou mieux je la laissai‖ parler, me tenant coi.Elle me raconta,‖ tout d’abord, comme quoiElle fut, tout enfant,‖ au barreau destinéePar son père, dont elle‖ était la fille aînée.Elle avait donc pris trois‖ ou quatre inscriptions,Pour lui faire plaisir.‖ Mais sa vocationL’appelait à conduire‖ un char dans la carrière,Ç’avait toujours été‖ son désir de derrièreLa tête. Et maintenant,‖ que son père gisaitCimetière Montmartre,‖ elle réalisaitSon rêve. Et comme il n’est‖ ni carrière ni char,De nos jours, elle avait‖ pris un fiacre… à l’instar…Elle me dit encor‖ son pauvre cœur de femme,Déçu depuis longtemps‖ par l’homme atroce, infâme.Maintenant, elle était‖ bien décidée aussiÀ faire abstraction‖ de nous, « Ah ! bien merci ! »Elle en avait soupé‖ des hommes… zut et crotte !Elle n’en voulait plus‖ rien savoir. « Hue, cocotte ! »Et Cocotte trottait‖ d’un trot bien peu normal,Ma cochère, d’ailleurs,‖ conduisant assez mal.Et cela nous valut‖ mille et une aventures.Nous causâmes plus d’un‖ embarras de voitures.Parfois même on nous vit « ‖rouler » sur le trottoir,Et ce qu’on nous cueillait‖ alors, il fallait voir !Quant à moi, maint propos‖ blessant à mon adresseNe m’épouvantait pas,‖ étant « à la redresse ».C’est pour elle surtout‖ que cela m’embêtait.La foule, connaissant‖ que mon cocher étaitUne femme, allait s’acharnant‖ sur la mignonne.Et, comme vous pensez,‖ l’appelait Collignonne.J’avais bien tort de me‖ frapper, car peu à peu,Je la vis mieux conduire‖ et se piquer au jeu ;La fonction créant‖ l’organe. À cette fouleElle sut démontrer‖ qu’elle était « à la coule ».Et nous roulions toujours.‖ Tout à coup, elle dit :« Je m’en vais relayer,‖ patron. Il est midi.J’ai faim, Cocotte aussi.‖ — Bon. Qu’à cela ne tienne.Nous allons déjeuner‖ ensemble… eh ! oui, pardienne !Je n’ai pas terminé‖ mes courses, tant s’en faut,Je connais un endroit‖ superbe et sans défaut ;En plein Paris on se‖ croirait à la campagne.Et Cocotte aura sa‖ bouteille de Champagne…« Ça va-t-il ? — Oui ça va ».
Le repas fut charmant.Je lui fis redresser‖ son premier jugementSur les hommes, entre la poire‖ et le fromage.Elle consentit même‖ à leur rendre un hommage,Au café… Nous voici‖ repartis. Tour à tour,On nous vit à Montmartre‖ ainsi qu’au Point-du-Jour,Aux boulevards, au Bois,‖ que sais-je ? À la Villette.Ma Collignonne était,‖ à cette heure, drôlette,Et Cocotte un peu soûle.‖ On le serait à moins.Ah ! nous nous moquions bien‖ maintenant des pévouins !Un moment, nous trouvant‖ par hasard dans la rueDe la Paix… en dépit‖ de la foule accourue,J’offris à la petite‖ un collier de trois rangsDe perles, et du prix‖ de trois cent mille francs.Mais, elle n’accepta‖ que quelques bagatelles :Soit un chapeau d’été,‖ pour Cocotte — en dentelles,Plus un fouet en‖ bois d’amourette, à pomme d’or.Et je ne sais trop quoi‖ de plus modeste encor.Bientôt ce fut la nuit,‖ implacable, subite.Dieu ! que ton taximètre,‖ ô Temps, galope vite !Or, l’enfant, derechef,‖ parla de relayer.« Tout à l’heure », lui dis-je,‖ allons d’abord dîner.Après quoi, nous irons,‖ si tu veux, au théâtre ?Aimes-tu le théâtre ?‖ — Oh oui ! je l’idolâtre. »Tôt après, dans un cabinet‖ particulier,Nous étions face à face‖ avec le sommelier…Nous dînâmes, et puis‖ nous fûmes au spectacle.Enfin, vers les minuit,‖ n’y voyant plus d’obstacle.Nous allâmes tous deux —‖ chez elle — relayer.Non sans avoir soupé —‖ vous avez beau railler !…Ce n’est qu’au lendemain‖ de ce jour, veuillez croire,Que mon automédone‖ eut son petit pourboire.
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 43((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a cocher / cacher masculine, classiqueb chère / cochère féminine, classiquec moi / toi masculine, classiqued dis-je / callipyge féminine, classiquee muet / fouet masculine, classiquef devisâmes / âmes féminine, classiqueg coi / quoi masculine, classiqueh destinée / aînée féminine, classiquei inscriptions / vocation masculine, non classiquej carrière / derrière féminine, classiquek gisait / réalisait masculine, classiquel char / l’instar masculine, classiquem femme / infâme féminine, classiquen aussi / merci masculine, classiqueo crotte / cocotte féminine, classiquep normal / mal masculine, classiqueq aventures / voitures féminine, classiquer trottoir / voir masculine, classiques adresse / redresse féminine, classiquet m’embêtait / était masculine, classiqueu mignonne / Collignonne féminine, classiquev peu / jeu masculine, classiquew foule / coule féminine, classiquex dit / midi masculine, non classiquey tienne / pardienne féminine, classiquez faut / défaut masculine, classiquea campagne / Champagne féminine, classiquea va / charmant / jugement masculine, classiqueb fromage / hommage féminine, classiquec tour / Point-du-Jour masculine, classiqued Villette / drôlette féminine, classiquee moins / pévouins masculine, classiquef rue / accourue féminine, classiqueg rangs / francs masculine, classiqueh bagatelles / dentelles féminine, classiquei d’or / encor masculine, classiquej subite / vite féminine, classiquek relayer / dîner masculine, classiquel théâtre / l’idolâtre féminine, classiquem particulier / sommelier masculine, classiquen spectacle / d’obstacle féminine, classiqueo relayer / railler masculine, classiquep croire / pourboire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
87 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources