La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Conte de carême
À Bertrand Guégan.
Un jour donc, de semaine sainte,Il y a bien longtemps — que trop !J’entrai dans la modeste enceinteD’un très respectable bistro,Malgré ma mémoire insonore,Je me souviens fort bien encoreD’avoir pris, à mon déjeuner,Des pruneaux, afin de jeûner,Et que la patronne elle-mêmeMe servit ce mets de carême.Comme mes yeux les supputaient,Je vis tout d’abord qu’ils étaientAu nombre de sept. Pas un fifreDe plus. Pourquoi, diable, ce chiffreMe frappa-t-il ?… Je ne sais pas.Toujours est-il qu’il me frappa.Bah ! — dis-je — c’est sans importance.C’est au petit bonheur, je pense.Aujourd’hui, je n’en ai que sept…Demain, j’en aurai huit, qui sait ?…Peut-être même davantage,Si ce n’est six, pour tout potage.
À mon grand étonnement, j’eus,Le lendemain comme la veille,Sept pruneaux baignés dans leur jus.Et pendant sept ans, ô merveille !— J’en jure les Dieux infernaux —Je n’eus jamais que sept pruneaux !C’était son chiffre symbolique,À cette femme — fatidique ;Elle vous comptait sept pruneaux,Comme elle aurait fait, somme toute,Mettons… sept péchés capitaux…Sept merveilles aussi, sans doute,Sept sages de la Grèce encor,Ou sept chefs devant Thèbes ?…Or,Un vendredi saint, à ma table,Je m’aperçus qu’un pauvre diableVenait de manger, comme moi,Des pruneaux. Quel fut mon émoi,En constatant, sur son assiette,Huit noyaux ! C’était bien beaucoup :Pensez, si je faillis, du coup,M’étrangler avec ma serviette !Car, évidemment, huit noyauxSemblaient indiquer huit pruneaux,— « Je vois bien, monsieur. — hasardai-jeQue la patronne vous protège… »— « Oh ! non — fit-il. — C’est que l’un d’euxN’avait pas un noyau, mais deux. »Quelques jours après, la patronne,M’en servit huit. Simple maldonne ?…Je dis bien huit, car sur mes doigts,Je les comptai jusqu’à sept fois.Est-ce qu’elle devenait folle ?…C’était à croire, ma parole !Huit pruneaux à la portion !Eh bien, et la tradition ?Six, à la rigueur… encor passe…Mais huit, ça devenait cocasse.Comme aussi fait pour m’étonner…Enfin, je payai mon dîner,Et m’en allai, la mort dans l’âme,En songeant à la pauvre femme.
Le lendemain, quand je revinsChez cette marchande de vins,J’appris, par un mot sur la porte,Que dans la nuit elle était morte !Qu’avez-vous à dire à cela ?Pour moi, je sais ce que j’en pense :Croyez bien que ce n’est pas làUne simple coïncidence.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4[abab] 26[aa] 1[abba]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a sainte / enceinte féminine, classiqueb trop / bistro masculine, non classiquec insonore / encore féminine, classiqued déjeuner / jeûner masculine, classiquee elle-même / carême féminine, classiquef supputaient / étaient masculine, classiqueg fifre / chiffre féminine, classiqueh pas / frappa masculine, non classiquei importance / pense féminine, classiquej sept / sait masculine, classiquek davantage / potage féminine, classiquea j’eus / jus masculine, classiqueb veille / merveille féminine, classiquec infernaux / pruneaux masculine, classiqued symbolique / fatidique féminine, classiquee pruneaux / capitaux masculine, classiquef toute / doute féminine, classiqueg encor / Thèbes / Or masculine, classiqueh table / diable féminine, classiquei moi / émoi masculine, classiquej assiette / serviette féminine, classiquek beaucoup / coup masculine, classiquel noyaux / pruneaux masculine, classiquem hasardai-je / protège féminine, classiquen d’eux / deux masculine, classiqueo patronne / maldonne féminine, classiquep doigts / fois masculine, classiqueq folle / parole féminine, classiquer portion / tradition masculine, classiques passe / cocasse féminine, classiquet m’étonner / dîner masculine, classiqueu l’âme / femme féminine, classiquea revins / vins masculine, classiqueb porte / morte féminine, classiquec cela / là masculine, classiqued pense / coïncidence féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources