La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Le gigot
À Jean Loup Richepin.
Quand le gigot paraît‖ au milieu de la table,Fleurant l’ail, et couché‖ sur un lit respectableDe joyeux haricots,L’on se sent beaucoup mieux,‖ un charme vous pénètre,Tout un chacun voyant‖ son appétit renaître,Aiguise ses chicots.
On avait bien mangé‖ mille riens-d’œuvre et autreMais… quel sera le rôt ?‖… songeait le bon apôtreDe convive anxieux.Bravo ! c’est un gigot !‖ Une servante braveVient d’entrer, dans ses bras‖ portant, robuste et grave,Ce fardeau précieux.
Alors, l’amphitryon,‖ le père de familleSe demande, tandis‖ que son œil le fusille :Sera-t-il cuit à point ?Il l’est — n’en doutez pas,‖ et chacun le proclame,Dès qu’il a vu plonger‖ une invincible lameDans son doré pourpoint.
Son sang de tous côtés‖ ruisselle en filets roses.Sa chair est admirable,‖ et ferait honte aux roses.Le plus indifférentDes convives, muet‖ tout à l’heure et morose,S’épanouit, du coup,‖ débite mainte prose,Devient même encombrant.
Il ne faut bien souvent‖ qu’une soupe ratée,Pour que, dès le début,‖ soit la verve arrêtéeChez les plus beaux esprits ;Le gigot vient, voici‖ que la gaîté s’échappe.On rit, on cause… l’un‖ demande l’ « œil du pape »Et l’autre, la « souris ».
L’un voudrait du « saignant »‖, l’autre du « cuit », problèmeQui n’est pas difficile‖ à résoudre. Un troisièmeHésite entre les deux…Le propre d’un gigot,‖ cuit selon le principe,Étant de satisfaire‖ au goût de chaque type,Serait-il hasardeux.
Quelquefois on cause Art,‖ Science, Politique.La conversation‖ prend un tour emphatique,Qui n’est pas sans danger…Arrive le gigot…‖ adieu les grandes phrases !Chacun à son voisin‖ dit : assez… tu me rases !Parlons donc de manger.
Vous êtes, ô gigot !‖ le plat de résistance,Le morceau de haut goût,‖ la viande d’importance,Sur quoi rien ne prévaut.Une côte de bœuf‖ n’est pas pour me déplaire,Tout de même c’est encor vous‖ que je préfère,Et je le dis bien haut.
Votre chair est savante.‖ En la verte prairie,Vous ne deviez brouter‖ que des fleurs, je parie,Dédaigneux des chiendents ;Vous êtes tendres plus‖ qu’une jeune épousée,Gigots d’agneaux ! argile‖ idéale, et roséeQui fondez sous nos dents.
Lorsque vous gambadiez‖ aux profondes vallées,Sur les montagnes ou‖ dans les plaines salées,Ignorant les bouchers,Vous étiez des « Jésus »‖ que la grâce décore ;Mais vous êtes bien plus‖ attendrissants encoreSur des « fayots » couchés.
Aussi, vous mange-t-on‖ par pure gourmandise,Et machinalement,‖ comme une friandise,Sans mesure, sans fin,Car, ainsi que l’a dit un docteur en Sorbonne :Vit-on jamais gigot‖ faire mal à personne ?Il se mange sans faim.
Versification
- Forme
- 11 sizains (sizains)
- Rimes
- 11(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (44 de 12, 22 de 6)· profil 6, 6=6
- Strophes
- 11 sizains
- Mots à la rime
- a table / respectable féminine, classiqueb haricots / chicots masculine, classiquec pénètre / renaître féminine, classiquea autre / apôtre féminine, classiqueb anxieux / précieux masculine, classiquec brave / grave féminine, classiquea famille / fusille féminine, classiqueb point / pourpoint masculine, classiquec proclame / lame féminine, classiquea roses féminine, classiqueb indifférent / encombrant masculine, classiquec morose / prose féminine, classiquea ratée / arrêtée féminine, classiqueb esprits / souris masculine, classiquec s’échappe / pape féminine, classiquea problème / troisième féminine, classiqueb deux / hasardeux masculine, classiquec principe / type féminine, classiquea Politique / emphatique féminine, classiqueb danger / manger masculine, classiquec phrases / rases féminine, classiquea résistance / d’importance féminine, classiqueb prévaut / haut masculine, classiquec déplaire / préfère féminine, classiquea prairie / parie féminine, classiqueb chiendents / dents masculine, classiquec épousée / rosée féminine, classiquea vallées / salées féminine, classiqueb bouchers / couchés masculine, classiquec décore / encore féminine, classiquea gourmandise / friandise féminine, classiqueb fin / faim masculine, classiquec Sorbonne / personne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources