La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Le vin suisse
Les Anglais auraient résolu de ne
plus acheter de vin chez nous, et
de s’adresser à la Suisse.
Il paraîtrait que les Anglais,Dont on connaît la tempérance,Pour se venger de nos pamphlets,Ne veulent plus des vins de France !
Ni Bourguignon, ni Bordelais.Je veux que m’emporte le Diantre,S’ils ne boudent pas leur palais,S’ils n’en veulent point à leur ventre.
Nos vins généreux et subtils,Ils vont nous les laisser pour compte,Ils ne boiront plus — disent-ils —Que du Vin Suisse, à notre honte.
Je ne sais si vous avez buJamais du vin de l’Helvétie,Ou seulement même entrevu ?Quant à moi, je vous remercie…
N’en déplaise au docteur Pelet,Qui l’insinue à ses victimes,C’est un vin quelconque, incomplet,Sans nulles qualités intimes.
Il est lunaire, sépulcral,Et de dégustation brève ;Aussi vague que l’amiralCroisant sur le lac de Genève.
C’est à boire du « Cortaillod »Et du « Vinzel » et de l’ « Yvorne »,Peut-être bien qu’Édouard RodEst, en somme, un auteur si morne.
C’est grâce à son vin malplaisantQue la Suisse est pauvre en esthètes,Et qu’on trouve si peu d’accentAux meilleurs chants de ses poètes.
(Extrait d’un journal suisse.)
Il plaisante le DézaleyEt se gausse de nos Yvornes.Vit-on jamais pareil toupetDépasser à ce point les bornes ?
Qu'il vienne donc dans nos caveauxTâter un peu de nos bouteilles,Il verra bien si ses BordeauxValent le nectar de nos treilles.
Il jugera si le CullyMéritent ses calembredaines,Il nous dira si les PullyOnt des airs de croquemitaines.
Et je l'attends aux clairs VinzelAux Féchy, aux doux Villeneuve,Aux Montreux d'or, aux Neuchâtel,Aux chauds Valais des bords du fleuve.
Peut-être alors conviendra-t-il,S'il n'est déjà sous quelque table,Que notre vin si peu subtilEst tout de même assez potable.
C'est ce vin-là, méchant vantard,— On en garde ici souvenance —Qui jadis sauva vos lignardsPar l'Allemand chassé de France.
Réponse à Tissot
Ne fais donc pas tant de musique.Voui, mon vieux Tissot, j’en ai buDu vin Suisse, et de l’authentique.Et j’en suis encore fourbu.
Je l’ai dit et je le répète :Qu’il soit du Vaud ou du Valais,Ton pinard ne vaut pas tripette,C’est le pire des reginglets.
Que dis-je ? il rend bête. Et, la preuveEst pour moi faite à tout jamaisDe sa non-vertu. Je la treuveDans cette rage où tu te mets.
Je ne me mets pas en colère,Moi. Je te le dis sans accèsDe fureur : ton vin ne peut plaireÀ mon estomac de Français.
Tes « Neuchâtels » et tes » Yvornes »Sont aussi plats que des valets ;Et tes « Villeneuve » sont mornesComme les crétins du Valais.
Au « Montreux » que chante ta lyreJe préfère l’eau de Vichy.Je n’ai pas besoin de te direQuoi me font faire tes… « Féchy ».
C’est du jus de queue de cerises,Tes « Pully » comme tes « Cully ».Autant vaut qu’on se gargariseAvec l’air de Funiculi…
Ton « Vinzel » n’a pas raison d’être.Quant à ton triste « Dézaley »Il est bon, au plus, pour y mettreUne morue à dessaler.
Où tu perds quelque peu la tête,Mon vieux Tissot, c’est quand tu disQu’à l’heure de notre défaite,En dix-huit cent soixante-dix,
Votre vin sauva du naufrageNos malheureux petits lignards.Outre que tu tiens un langagePeu généreux à tous égards ;
C’est précisément le contraire.Car, si je suis bien renseigné,Il acheva ceux que la GuerreAvait jusqu’alors épargnés.
Tissot. (Lausanne.)
1901.
Versification
- Forme
- Strophes régulières
- Rimes
- 19(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a Anglais / pamphlets masculine, classiqueb tempérance / France féminine, classiquea Bordelais / palais masculine, classiqueb Diantre / ventre féminine, classiquea subtils / disent-ils masculine, classiqueb compte / honte féminine, classiquea bu / entrevu masculine, classiqueb l’Helvétie / remercie féminine, classiquea Pelet / incomplet masculine, classiqueb victimes / intimes féminine, classiquea sépulcral / l’amiral masculine, classiqueb brève / Genève féminine, classiquea Cortaillod / Rod masculine, classiqueb Yvorne / morne féminine, classiquea malplaisant / d’accent masculine, classiqueb esthètes / poètes féminine, classiquea musique / l’authentique féminine, classiqueb bu / fourbu masculine, classiquea répète / tripette féminine, classiqueb Valais / reginglets masculine, classiquea preuve / treuve féminine, classiqueb jamais / mets masculine, classiquea colère / plaire féminine, classiqueb accès / Français masculine, classiquea Yvornes / mornes féminine, classiqueb valets / Valais masculine, classiquea lyre / dire féminine, classiqueb Vichy / Féchy masculine, classiquea cerises / gargarise féminine, non classiqueb Cully / Funiculi masculine, classiquea d’être / mettre féminine, classiqueb Dézaley / dessaler masculine, non classiquea tête / défaite féminine, équivalenteb dis / soixante-dix masculine, classiquea naufrage / langage féminine, classiqueb lignards / égards masculine, classiquea contraire / Guerre féminine, classiqueb renseigné / épargnés masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources