La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Vive l’eau
Quand il pleut à propos sur la Vigne,
c’est du vin qui tombe.
Je t’ai maudite bien des fois,Eau du ciel, en mon ignorance ;N’ayant guère de déférenceSinon pour le vin que je bois.
Ce soleil qui nous tyrannise,Certes, fera du vin coté ;Mais plus nombreux il eût été,S’il eût plus plu, qu’on se le dise.
Hélas ! cette eau nous fait défautDepuis la saison printanière,Et pourtant, de toute manière,Il faut de l’eau, si trop n’en faut.
Sans eau, que deviendrait la Vigne ?— Vive la Vigne ! mes amis. —Rien que d’y penser, j’en blêmis,Et du même coup je me signe.
Sans eau, l’on verrait avant peuSes gracieuses branches tortes,Ainsi que des couleuvres mortesSe vider sous un ciel de feu.
Sans eau, plus de rouges automnes !Partout en France, c’est la nuit.Plus de vendanges ! tout est cuit.Plus de vin chantant dans les tonnes !
Adieu les fastueux coteaux,Pourpre et or ainsi que des chapes !Autour des ceps non plus de grappesQue sur des manches de couteau.
Plus de cabarets sous les treilles !Et que boiriez-vous, dites-moi,Ivrognes de malheur ? Et quoiMettriez-vous dans les bouteilles ?
Crions donc en chœur : Vive l’eau !L’eau dont le bon Soleil lui-mêmeConsent à faire son carême,Pour nous la rendre en picolo.
Vive l’eau courante des fleuves !L’eau qui sommeille au fond des puits,La rosée intime des nuits,La pluie animant les fleurs neuves !
Vive l’eau des lacs, des ruisseaux !L’eau des fontaines, l’eau des sources,Où, la nuit, vont boire les ourses,Et, le jour, les petits oiseaux !
Vive l’eau, là-bas, vers les saules,Qui baigne avec amour les lisEt les roses de nos Philis.C’est même un de ses plus beaux rôles.
Oui, que l’eau vive à tout jamais !Je sais qu’elle se meurt de honteD’être l’eau, mais au bout du compte,La malheureuse n’en peut mais.
Il faudrait être plein de vicePour ne la point prendre en pitié.Moi, qui ne l’aime qu’à moitié,Comme elle rend quelque service,
Je jure sur mon lavabo,Devant le Seigneur qui m’écoute,D’en boire parfois une goutte,Quand il pleuvra sur mon tombeau.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abba)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a fois / bois masculine, classiqueb ignorance / déférence féminine, classiquea tyrannise / dise féminine, classiqueb coté / été masculine, classiquea défaut / faut masculine, classiqueb printanière / manière féminine, classiquea Vigne / signe féminine, classiqueb amis / blêmis masculine, classiquea peu / feu masculine, classiqueb tortes / mortes féminine, classiquea automnes / tonnes féminine, classiqueb nuit / cuit masculine, classiquea coteaux / couteau masculine, non classiqueb chapes / grappes féminine, classiquea treilles / bouteilles féminine, classiqueb dites-moi / quoi masculine, classiquea l’eau / picolo masculine, classiqueb lui-même / carême féminine, classiquea fleuves / neuves féminine, classiqueb puits / nuits masculine, classiquea ruisseaux / oiseaux masculine, classiqueb sources / ourses féminine, classiquea saules / rôles féminine, classiqueb lis / Philis masculine, classiquea jamais / mais masculine, classiqueb honte / compte féminine, classiquea vice / service féminine, classiqueb pitié / moitié masculine, classiquea lavabo / tombeau masculine, classiqueb m’écoute / goutte féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources