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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse au cabaret, 1920· Propos de table

Plaidoirie de me Sarcey

Raoul Ponchon· strophe unique, alexandrins, 77 vers

À Pierre Louys.

Le chien de notre oncle Sarcey ayant mordu
un marchand de tonneaux, celui-ci réclama
cinq cents francs d’indemnité.

Ma défense, messieurs‖ les juges, sera brève.Voici : jeudi dernier,‖ je m’étais mis en grève,Comme tous les jeudis,‖ — habitude que j’ai —Je veux dire… j’avais‖ pris ce jour-là congé.Le jeudi, mes amis,‖ je dépose mes manchesDe lustrine, et j’en fais‖ autant tous les dimanches.Cinq jours de bon travail,‖ c’est assez, Dieu merci !Par semaine. Et je vais,‖ exempt de tout souci,Rêver, loin de Paris,‖ à quelques pas d’ici.J’ai là, dans le pays‖ des rosières, Nanterre,Une en quelque façon‖ sorte de coin de terre,Un petit patelin…‖ Ça n’est pas le Pérou.À côté du Marly‖ de Sardou c’est un trou.Car vous supposez bien,‖ n’est-ce pas ? qu’un critiqueNe gagne pas autant‖ qu’un auteur dramatique.Sur ce bout de terrain,‖ j’ai fait construire un rienDe maison, grande assez‖ pour un végétarien,Un petit cafourniau,‖ manière de cahuteQue disloque la pluie‖ et que le vent chahute…Mais, quand ce ne serait‖ qu’un gourbi de fourmis,Qu’importe, est-il pas vrai,‖ s’il y vient des amis !Du plus modeste toit‖ le sage se contente.Pour un rien, il irait‖ coucher sous une tente.Or, dimanche dernier —‖ je veux dire jeudi,J’étais donc à Nanterre,‖ ainsi que je l’ai dit.Le soir, après dîner,‖ avec ma chère femme,Je prenais mon café,‖ pur moka, vrai dictame,Je prenais mon café —‖ dis-je — quand, dans la nuit,Et, dans ma propre cour,‖ il se fit un grand bruit.On eût dit comme de‖ quelqu’un que l’on étrangle.J’étais un peu‖ déboutonné, je me ressangle.— Restez-la, restez — fis-je,‖ à Madame Sarcey…Passez-moi le flambeau,‖ je vais voir ce que c’est.D’abord je ne vis rien‖ qu’un horrible mélangeD’os et de chairs meurtris‖ qui traînaient dans la fange,Et que mon bon chien Trac‖ se disputait tout seul.Je devins aussitôt‖ pâle comme un linceul,Car un homme était là‖ gisant — quelque escogriffe !Que Trac vous houspillait‖ du croc et de la griffe.J’eus une peine énorme‖ à le faire lâcher ;Tout de même, il finit‖ par aller se coucher.Quant à l’autre, je dis :‖ « Qu’est-ce qu’à pareille heure,Vous pouvez bien venir‖ f…icher dans ma demeure ? »Voilà qu’il me répond :‖ « Avez-vous des tonneauxÀ vendre ? » C’était donc‖ un marchand de tonneaux.Il ajouta qu’ayant‖ trouvé la porte ouverte,Il l’avait simplement‖ poussée. Hé ! voilà, certe,Qui ne me suffit pas.‖ Sont-ce là des raisons,Pour entrer… comme ça…‖ la nuit, dans les maisons ?Est-ce que vraiment, sous‖ prétexte qu’une porteEst ouverte, on me voit‖ entrer ? Non, elle est forte !…Et je le retiendrai‖ ce marchand de tonneaux,Que si je le revois,‖ je lui dirai deux mots.Et, d’ailleurs, vend-on des‖ tonneaux à pareille heure ?On n’en achète pas‖ non plus, ou que je meure !…Ensuite, on n’entre pas‖ chez les gens sans frapper,Voilà tout. Et mon chien‖ a bien pu s’y tromper :En voyant tout à coup,‖ un étranger paraître,Il a cru qu’on venait‖ assassiner son maître.(Hé, mon Dieu… ce n’est pas‖ tellement insensé.Des auteurs très souvent‖ déjà m’ont menacé.)Alors, que voulez-vous ?‖… mon Trac est chien de garde.Par conséquent, garder‖ son maître le regarde…Messieurs, je vous ai dit‖ toute la vérité.Je veux bien accorder‖ cent francs d’indemnitéÀ cet affreux marchand‖ de tonneaux mais, en somme,Il exige vraiment‖ une trop forte somme.Cinq cents francs pour avoir‖ été mordu ! Mais, pourMoins que ça, je me ferais mordre‖ tout un jour.Cinq cents francs ! c’est beaucoup,‖ d’autant, je vous assure,Qu’il ne lui reste plus‖ trace d’une blessure.Cinq cents francs ! Sarpejeu !‖ Diable ! comme il y va !Il reviendrait me voir,‖ je crois, à ce prix-là.Je ne suis pas assez‖ riche. Cependant, comme,Ainsi que chacun sait,‖ je suis un très brave homme,Je veux bien lui donner‖ vingt francs. Maintenant, siVous voulez vous payer‖ ma tête — la voici.

1893.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
37[aa] 1[aaa]
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Mots à la rime
a brève / grève féminine, classiqueb j’ai / congé / Sarcey / c’est masculine, classiquec manches / dimanches féminine, équivalented merci / souci / d’ici masculine, classiquee Nanterre / terre féminine, classiquef Pérou / trou masculine, classiqueg critique / dramatique féminine, classiqueh rien / végétarien masculine, classiquei cahute / chahute féminine, classiquej fourmis / amis masculine, classiquek contente / tente féminine, classiquel jeudi / dit masculine, classiquem femme / dictame féminine, classiquen nuit / bruit masculine, non classiqueo étrangle / ressangle féminine, classiquep mélange / fange féminine, classiqueq seul / linceul masculine, classiquer escogriffe / griffe féminine, équivalentes lâcher / coucher masculine, équivalentet heure / demeure féminine, classiqueu tonneaux masculine, classiquev ouverte / certe féminine, classiquew raisons / maisons masculine, classiquex porte / forte féminine, classiquey tonneaux / mots masculine, classiquez heure / meure féminine, classiquea frapper / tromper masculine, classiqueb paraître / maître féminine, classiquec insensé / menacé masculine, classiqued garde / regarde féminine, classiquee vérité / d’indemnité masculine, classiquef somme féminine, classiqueg pour / jour masculine, classiqueh assure / blessure féminine, classiquei va / prix-là masculine, classiquej comme / homme féminine, classiquek si / voici masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

77 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources