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un seul est le mot juste.

La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret

Un amateur d’alcool

Raoul Ponchon· 20 quatrains, hexasyllabes et alexandrins, 80 vers

À Gabriel Mourey.

Vous ne connaissez pas‖ la salle Dupuytren ?…Je vous en félicite,Il faut avoir le cœur‖ bardé d’un triple airain,Pour lui faire visite.

Des mille objets hideux‖ entassés en ce lieu,Qu’il faut voir pour y croire,Je ne veux retenir‖ qu’une chose, pour leBesoin de mon histoire :

Et ce sont des fœtus‖ ignoblement bouffis,Sans nulle forme humaine,Mollissant dans l’alcool‖ comme des fruits confits.Eh bien, ces phénomènes,

Ces monstruosités‖ que vous, gens délicats,Trouveriez horrifiques,Pour ceux du « bâtiment »‖ sont simplement des « cas »Rares et magnifiques !

Or, un jour, le docteur‖ que le GouvernementPrépose à ce musée,Gomme il s’y promenait‖ pour passer un moment,Crut sa vue abusée,

Constatant ses fœtus‖ à sec dans leurs bocaux…Indicibles merveilles,Acquises à quel prix‖ d’efforts chirurgicaux !« Tu dors, ou si tu veilles ?… »

Se dit-il. — « Tant d’alcool‖ que l’on m’a dérobé !Car je ne puis pas croireQue jamais mes fœtus‖ aient le tout absorbé.Quelqu’un doit me le boire… »

En effet. Quelque temps‖ après, le gardienDe salle, un vrai colosse,Raconta qu’il buvait‖ son verre quotidienDe cet alcool atroce.

Et le plus curieux,‖ c’est que cet animal,Loin de tomber en cendre,Bien mieux, n’avait pas l’air‖ de s’en porter plus mal.C’était de quoi surprendre.

« Palsambleu ! songea le‖ savant — ce gaillard-làDoit avoir les entraillesEn furieux état.‖ Il faudra voir cela,Après ses funérailles. »

Il le fit venir et‖ lui dit : « Vieux dégoûtant !Va, je connais ton vice.Vends-moi ton corps (pour quand‖ tu seras mort, s’entend)Service pour service. »

Vous devez bien penser‖ que notre saligaudAccepta tout de suite.Ayant de l’or, il but‖ à tire-larigotUn jus moins insolite.

Il se fut vite « bu »‖. Dame ! c’était fatal.Mettez-vous à sa place…Ce qui fait qu’il revint‖ à son alcool fœtal,Dont le nom seul nous glace.

Au surplus, le patron‖ ses bocaux emplissait,Au fur et à mesureQue l’autre les vidait.‖ Parfois il s’accusaitDe sa manœuvre obscure :

« Mon Dieu — se disait-il —‖ ce malheureux « Coupeau »À coup sûr il me navre,Mais, n’est-il pas heureux ?‖ Et puis, combien plus beauEn sera son cadavre ! »

Hélas ! Dans son ardeur‖ scientifique, il n’avaitPas songé que peut-êtreIl pouvait bien aussi‖ dans le « champ de navets »Avant lui disparaître.

C’est justement ce qu’il‖ advint. Quant au gardienIl bénit sa mémoire,Et vécut fort longtemps,‖ avec son air de rien,Et sans cesser de boire.

C’est la Vie ! Et comme en‖ définitive, sonCorps lui restait pour compte,Et qu’il en connaissait‖ la valeur, mon cochonAlla de sorte prompte,

Chez un autre docteur,‖ au courant de son cas,Afin de le revendre.Il en tira, dit-on,‖ deux ou trois cents ducats.C’est toujours bon à prendre.

Puis, de nouveau, laissant‖ ses bocaux au rebut,D’autant qu’ils étaient vuides,Pour la seconde fois,‖ notre ivrogne se « but » …Ou du moins je le cuyde.

Versification

Forme
20 quatrains (quatrains)
Rimes
20(abab)
Mètre
Hexasyllabes et alexandrins (40 de 6, 40 de 12)· profil 6, 6−6
Strophes
20 quatrains
Mots à la rime
a Dupuytren / airain masculine, classiqueb félicite / visite féminine, classiquea lieu / le masculine, équivalenteb croire / histoire féminine, classiquea bouffis / confits masculine, classiqueb humaine / phénomènes féminine, non classiquea délicats / cas masculine, classiqueb horrifiques / magnifiques féminine, classiquea Gouvernement / moment masculine, classiqueb musée / abusée féminine, classiquea bocaux / chirurgicaux masculine, classiqueb merveilles / veilles féminine, classiquea dérobé / absorbé masculine, classiqueb croire / boire féminine, classiquea gardien / quotidien masculine, classiqueb colosse / atroce féminine, classiquea animal / mal masculine, classiqueb cendre / surprendre féminine, classiquea gaillard-là / cela masculine, classiqueb entrailles / funérailles féminine, classiquea dégoûtant / s’entend masculine, classiqueb vice / service féminine, classiquea saligaud / tire-larigot masculine, classiqueb suite / insolite féminine, classiquea fatal / fœtal masculine, classiqueb place / glace féminine, classiquea emplissait / s’accusait masculine, classiqueb mesure / obscure féminine, classiquea Coupeau / beau masculine, classiqueb navre / cadavre féminine, classiquea n’avait / navets masculine, non classiqueb peut-être / disparaître féminine, classiquea gardien / rien masculine, classiqueb mémoire / boire féminine, classiquea son / cochon masculine, classiqueb compte / prompte féminine, classiquea cas / ducats masculine, classiqueb revendre / prendre féminine, classiquea rebut / but masculine, classiqueb vuides / cuyde féminine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.4

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources