La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Dégustations
À Alfred Pouthier.
C’était à l’Exposition,Rayon des dégustations,Je cherchais, afin de m’abstraire,Un coin solitaire et discret,Quand j’aperçus un cabaretQue j’aimais déjà comme un frère.
À peine dans ce cabaretÉtais-je, comme qui dirait —À méditer devant un verre,Que surgit, à mon grand émoi,Un client, en face de moi,Qui me ressemblait comme un frère.
Avais-je toute ma raison ?…Je ne sais plus… mais sa façonMe parut infiniment louche,Malgré qu’il n’eût pas l’air mauvais,Car, chaque fois que je buvais,Il portait mon verre à sa bouche.
D’abord, j’en concluais ceci :C’est quelqu’un qui n’est pas d’ici,D’un savoir-vivre contestable,En voudrait-il à mes argents ?…Quand on ne connaît pas les gens,On ne se met pas à leur table.
Comme je ne suis pas bavard,Et qu’il se taisait, pour sa part,Nous étions là comme deux brutes ;Finalement, vous pensez bien,Je payai mon verre et le sien,Afin d’éviter les disputes.
Puis, sur-le-champ, je le quittai,Et m’en allai boire à côté,Espérant ainsi m’en défaire…Eh bien, pas du tout. De nouveau,Je dus trinquer avec ce veau,Qui me ressemblait comme un frère.
Je n’y fis plus attention,Par ces temps d’expositionOn voit de si drôles de sires !Mon Dieu, qu’il m’emboite le pas— Pensais-je — il ne me gêne pas…Et c’est tout ce que je désire.
Tour à tour, dans les bars hongrois,Belge, allemand, anglais, chinois…Je le retrouvai, mais plus vague ;Toujours buvant à ma santé…Dans mon verre. De mon côté,Prenant mon tabac dans sa blague.
Après maintes libationsEn ces diverses sections,Il me parut plus sympathique,— J’ajoute que, plus nous buvions,Et plus nous nous ressemblions,À tout le moins quant au physique.
Vers les minuit, quelque peu soûls,Tous deux, bras dessus bras dessous,Nous ne faisions plus qu’une paire…Chaque fois que je titubais,Que j’allais de guingois, en biais,Il manquait se ficher par terre.
Parbleu ! lui dis-je, mon ami,Allons prendre encore un « demi »Se peut-on quitter de la sorte,Sans boire ensemble le dernier ?Et du plus proche tavernierNous eûmes tôt franchi la porte.
Quand il fut assis devant moi,Jugez de mon nouvel émoi :Au moment de choquer nos verres,Au lieu d’un copain j’en vis deux,Lesquels — n’est-ce pas merveilleux ?Me ressemblaient comme deux frères !
1889.
Versification
- Forme
- 12 sizains (sizains)
- Rimes
- 11(aabccb) 1(aabaab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 12 sizains
- Mots à la rime
- a l’Exposition / dégustations masculine, non classiqueb m’abstraire / frère féminine, classiquec discret / cabaret masculine, classiquea cabaret / dirait masculine, classiqueb verre / frère féminine, classiquec émoi / moi masculine, classiquea raison / façon masculine, classiqueb louche / bouche féminine, classiquec mauvais / buvais masculine, classiquea ceci / d’ici masculine, classiqueb contestable / table féminine, classiquec argents / gens masculine, classiquea bavard / part masculine, classiqueb brutes / disputes féminine, classiquec bien / sien masculine, classiquea quittai / côté masculine, classiqueb défaire / frère féminine, équivalentec nouveau / veau masculine, classiquea attention / d’exposition masculine, classiqueb sires / désire féminine, classiquec pas masculine, non classiquea hongrois / chinois masculine, classiqueb vague / blague féminine, classiquec santé / côté masculine, classiquea libations / sections masculine, classiqueb sympathique / physique féminine, classiquec buvions / ressemblions masculine, classiquea soûls / dessous masculine, classiqueb paire / terre féminine, classiquec titubais / biais masculine, classiquea ami / demi masculine, classiqueb sorte / porte féminine, classiquec dernier / tavernier masculine, classiquea moi / émoi masculine, classiqueb verres / frères féminine, classiquec deux / merveilleux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources