La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Un miracle
Sur une route interminable,Et par un soleil qui chauffaitDieu sait !… j’allais, flapi, minable,Mourant de soif. Et j’avais fait
Déjà maint et maint kilomètre,Sans rencontrer un cabaret.Tu m’entends, Saint-Amant, mon maître !Qu’en dis-tu, son ami, Faret ?
Et, devant mes yeux de presbyte,Pas un toit, pas une maison !C’est ici que le Diable habite —Pensais-je, avec quelque raison.
Enfin, pour comble de disgrâce,Je voyais au loin des rustaudsGrouillant, de terrasse en terrasse,Qui vendangeaient sur les coteaux.
On m’eût pris avec une pelle,Tant j’étais flasque et m’affaissant,Quand j’aperçus une chapelleDédiée au grand Saint Vincent.
Devant son image rustique,Courbant le plus chauve des fronts,Je lui dis d’une voix mystique :« Ô bon patron des vignerons !
Du haut de la voûte éternelle,De grâce, prends pitié de moi.Tu sais que je suis ton fidèle,Tu connais mon culte pour toi.
J’ai là, vois-tu, comme une racleDans le gosier — ça n’est pas gai.Fais, en ma faveur, un miracle.Et, quand ici je reviendrai,
Je te promets un fameux cierge :Indique-moi de quel côtéSe trouve la plus proche auberge,Où te porter une santé. »
Alors, voilà bien le prodige :Le saint me tendit un flacon…Je l’ai vu de mes yeux — vous dis-jeUn flacon de vin rubicond !
Ce vin me parut sans nuance,Un peu dur… ce qui m’épata,Étant donné sa provenance.N’importe ! il me réconforta.
C’est donc avec plus de courageQue je poursuivis mon chemin,Jusqu’à l’auberge d’un villageOù je fus bientôt, verre en main.
Là, se trouvaient en train de boire,Quelques vignerons du pays,À qui je contai mon histoire.Tout d’abord je les ébahis.
Puis l’un d’eux se mit à me rireAu nez : « Eh bien, vrai ! mon ami —Fit-il — permets-moi de te direQue tu n’es pas « jeune » à demi.
« Tu sauras que c’est la consigne,Chez nous, je dis plus, le devoir,D’offrir au patron de la VigneLe premier vin hors du pressoir.
« C’est ainsi que cette bouteille,Que tu bus comme un innocent,Aujourd’hui — c’est moi qui, — la veille,L’avais offerte à Saint Vincent. »
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a interminable / minable féminine, classiqueb chauffait / fait masculine, classiquea kilomètre / maître féminine, classiqueb cabaret / Faret masculine, classiquea presbyte / habite féminine, classiqueb maison / raison masculine, classiquea disgrâce / terrasse féminine, classiqueb rustauds / coteaux masculine, classiquea pelle / chapelle féminine, classiqueb m’affaissant / Vincent masculine, classiquea rustique / mystique féminine, classiqueb fronts / vignerons masculine, classiquea éternelle / fidèle féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea racle / miracle féminine, classiqueb gai / reviendrai masculine, classiquea cierge / auberge féminine, classiqueb côté / santé masculine, classiquea prodige / dis-je féminine, classiqueb flacon / rubicond masculine, non classiquea nuance / provenance féminine, classiqueb m’épata / réconforta masculine, classiquea courage / village féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea boire / histoire féminine, classiqueb pays / ébahis masculine, classiquea rire / dire féminine, classiqueb ami / demi masculine, classiquea consigne / Vigne féminine, classiqueb devoir / pressoir masculine, classiquea bouteille / veille féminine, classiqueb innocent / Vincent masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources