La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Chanson de printemps
CARPE DIEM.
ALERTE ! alerte !Les bois, les champsSont pleins de chantsEt d’herbe verte.
Le gai PrintempsArrive. Il poseSon pied de roseSur les autans.
Un doux mystèreVa s’accomplir,Et tôt remplirToute la terre.
Muse, debout !Allons, Lolotte,Voyons, ma crotte,Debout, debout !
De ta fenêtreOy le babilDu jeune AvrilQui vient de naître.
Quoi ! ce beau tempsNe te redonne-T-il pas, mignonne,Tes chers vingt ans ?
Moi ? vois ma veine,Je crois avoirComme SéquoirDix ans à peine…
En quoi j’ai tort,Vu que ce sageMalgré cet âgeEst plutôt mort.
Avril est vite,Fuitif combien !Puisque aussi bienIl nous invite,
Mets ton chapeauLe plus modeste,Fous-moi ma veste,Allons, hop ! oh !
À la campagneFuyons ce veauD’Esprit Nouveau…Qu’il ne nous gagne.
Mais quoi ! déjàD’ergot à crêteTe voilà prête !C’est gentil, ça.
Vois-tu, ma reine,Il faut allerNous trimballerEn des Suresne,
En des Chatou,En des Joinville,Des ChatnoirvilleOu, n’importe où
Propre aux bitures— Es bord de l’eau —De picoloEt de fritures…
Tu m’aimerasÀ la desserte,En tout cas, certe,Me le diras ;
C’est ton affaire.Pour quant à moiSans plus d’émoiJe ne puis faire
En ce beau jourD’effort pour croireÀ d’autre histoireQu’à ton amour.
Cette romanceEst folle — on sait —Et d’ailleurs, c’estSans importance ;
Car — dieu merci !Lorsque moi-mêmeJe dis : « Je t’aime… »,Je mens aussi.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources