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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde

Conte breton

Raoul Ponchon· 64 vers

DEUX époux d’humeur inégale,La femme, le cœur sur la main,L’homme aussi méchant qu’une gale,Le cœur sec comme un parchemin,

N’en parvinrent pas moins ensembleÀ l’âge de quatre-vingts ans ;S’assemble qui ne se ressembleEst proverbe des temps présents.

Quoi qu’il en soit, tous deux moururentMême jour, même heure. Et tandisQu’on les enterrait, ils coururentÀ la porte du Paradis.

Saint Pierre sortit de sa loge,Les fixa de cet œil subtilDont à faire n’est plus l’éloge :« Que demandez-vous ? » leur dit-il.

— La belle demande ! — « Pardine !Nous voudrions entrer ici,Pourquoi nous fais-tu grise mineNe nous reconnais-tu pas ? — Si,

« Si, dit saint Pierre. Toi, la femme,Tu peux entrer en Paradis.Mais, toi, mari, qui fus infâme,N’entreras pas, je te le dis.

« Toi, tu fus bonne, tu fus brave,Tu pratiquas la charité.Ton mari, toujours à la cave,Vécut dans l’immoralité.

— C’est vrai, mais je l’aimais mon homme,Et je l’aime encore aujourd’hui.Il était méchant, mais en somme.Je vécus heureuse avec lui…

— Mais il te battait comme plâtre ?— Mais je l’aimais ! — Mais, sacrebleu !Ton époux était idolâtre,Ne craignant ni diable, ni Dieu…

« Et de plus c’était un Alphonse ;Ah ! fi ! madame, fi fi fi !— Je l’aimais, » telle est la réponseInvariable qu’elle fit.

— Il n’importe, qu’il aille au diable !Non, mais me vois-tu recevoirUn être à ce point méprisable ?Pour entrer ici faut avoir

« Une âme blanche comme un cygne.— Tel est l’ordre du Colonel.La consigne, c’est la consigneDepuis le Temps originel.

« Et puis, assez de bavardage.Entre, toi, si le cœur t’en dit.Ton mari se trompe d’étage,Je ne puis le prendre à crédit…

« Nous avons ici plus d’un ange,Ange pur, ange radieux :Va, tu ne perdras rien au change :Un mari jeune au lieu d’un vieux !

— Non, si vieux qu’il soit et canaille,Mon mari, je l’aime après tout,— Dit la pauvre femme — où qu’il aille,Je le suivrai partout, partout.

« Ton Paradis — comme tu penses —Ne saurait que m’être hideuxLoin de m’être une récompense,Si nous n’y entrons tous les deux. »

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources