La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Le bon dieu et le cocu
Qui veut être longtemps cocu
doit l’être de bonne heure.(Sagesse des nations.)
OR, une fois mort, un compèreDigne du séjour des maudits,S’en alla frapper au contraireÀ la porte du Paradis.
Comme le bonhomme Saint PierreNe voulait rien de lui savoir :« Mon vieux, dit-il, c’est Dieu le PèreEt non pas toi que je veux voir.
— Espère-moi donc, dit l’apôtre,Un instant ; je vais le chercher,Assieds-toi. — C’est cela, dit l’autre,Et tâche de te dépêcher. »
Il était là, de male sorte,À faire les cent pas carrésQuand il s’avisa d’une porteQui lui parut lui dire : Entrez.
Il pensa : « Qu’est-ce que je risque ?Entrons toujours, nous verrons bien.Ce qu’il y a, je le confisque…S’il n’y a rien, n’y aura rien. »
Une grande salle d’or jauneS’offrit à ses yeux éblouis,Et c’était la salle du trôneOù Dieu fait son petit Saint Louis.
Alors lui vint l’idée extrême,Et combien sacrilège aussi,De s’asseoir sur le fauteuil mêmeDivin. Dès qu’il y fut assis
Son regard traversa l’espace.Il en fut tout estomaqué :Il voyait tout ce qui se passeSur notre globe terraqué.
Et, notamment, il vit sa femmeBourlinguer avec un milord :« Garce ! s’écria-t-il. L’infâme…Comment, je suis à peine mort,
« Et voilà déjà qu’elle opère… »Et, saisissant le tabouretQui sert aux pieds de Dieu le PèreIl le lança sur ces gorets.
À ce moment se fit entendreDieu lui-même. Notre païenN’eut tôt que le temps de descendreEt de prendre son air de rien.
Dieu lui dit : « Alors, misérable,On entre ici comme au moulin ?Et mon tabouret d’or ? que diableEn as-tu fait, dis, crapule, hein ?
— Seigneur, vraiment je le regrette.Mais ce tabouret a vécu.Je te l’ai flanqué à la têteD’un sieur qui me faisait cocu. »
Le bon Dieu d’un rire homériqueSe rendit jusques au nombril ;Et comme il est hyperbolique :« Mâtin ! si tu devais, dit-il,
« Fracasser — que Je me pardonne ! —Tous ceux-là qui t’ont fait cocu,Il ne resterait plus personneSur terre, sois-en convaincu. »
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources