La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Conte pour le jour des turcs
UN seigneur turc ayant perduTout l’or qu’il avait en partagePar suite d’un malentenduDans un tripot de haut étage,
Se vit, du jour au lendemain,À des Grecs plus chiroplastiquesObligé de passer la mainEt réduit à bouffer des briques…
Un jour qu’il était à crierContre le Ciel et le Prophète,Un ami l’envoya prierÀ je ne sais plus quelle fête.
« Hélas ! dit-il à sa moitié,Il ignore notre misère.J’accepterais bien volontiers,Mais je manque du nécessaire.
« Qu’est-ce que mon ami diraitDe me voir arriver sans page ?Avec raison il trouveraitQue je manque vraiment d’usage. »
« Eh bien, moi je t’en servirai,Lui dit sa femme, sois tranquille ;En garçon je m’habilleraiEt prendrai l’allure virile. »
Les voilà partis, arrivés.Et si bien reçus par leur hôte,Les pauvres ! qu’ils croyaient rêver,Aucun bon soin ne leur fit faute.
Depuis longtemps ils n’avaient vuUne telle magnificence,Comme ils n’avaient mangé ni buVins et mets de cette éloquence !
Quand le dernier os fut rongé,Il était des heures tardives ;Ils voulurent prendre congéAinsi que les autres convives.
Mais le patron prit son amiÀ part et lui dit : « Elle est forte !Quoi ! sans avoir chez moi dormiTu voudrais repasser ma porte ?
« Pas du tout. Je veux, s’il te plaît,Qu’en mon lit tu dormes ton somme,Et que, de même, ton valetRepose avec mon majordome. »
Ce qui fut fait. Le lendemainQuand ses hôtes si pitoyablesSe furent remis en chemin,Non sans des salams préalables :
« Ah ! dit-il, le pauvre garçon,Que mon camarade de chambre !Il n’a pas même un caleçon,Et nous sommes en plein Décembre ! »
« Oh ! le mien est plus pauvre encor,Dit le majordome — on veut croire —Même qu’il détient un record…Car il n’a même pas… d’histoires ! »
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources