La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Jane avril
OR, moi qui jamais ne bougeQue pour aller chez Pousset,Je fus hier au Moulin-Rouge,Je ne sais quoi m’y poussait.
Ce n’est pas la bagatelle…J’ai depuis beau temps, les piedsComme la Guerre… en dentelle,Ou si l’on veut en papier.
Je ne marche plus ou guèreJe puis le dire sans fard.Mais alors qu’allais-je y faire ?…Je ne l’ai su que plus tard.
Après un repas bachiqueJ’arrivai dans ce MoulinAu moment psychologiqueOù le bal battait son plein.
Affalé contre une borneDevant un verre de… quoi ?je regardai d’un œil morneS’agiter autour de moi
Dans un tourbillon de nippesUn tumultueux cancan,Et m’imaginai les tripesÀ la manière de Caen.
Des cavaliers, vrais mandrillesDésossés pour la plupart,Échevelaient des quadrillesAux sons d’un piston criard.
Oh ! le spectacle moroseQue cet odieux chahut !Pour le raconter s’imposeLa lyre d’un Gamahut.
J’allais fuir comme la pesteCette dolente citéEt sans demander mon reste,Quand je fus sollicité
Par un petit être frêleGracieux et puérilQui répond quand on l’appelleAu doux nom de Jane Avril.
Elle dansait toute seuleSans souci d’un cavalier ;Non pas qu’elle soit bégueuleM’a dit certain familier.
Elle dansait seule parceQue cela lui plaît ainsiQu’elle le trouve plus farce,Elle a raison, moi aussi.
Elle se glissait mignonne,Souple entre les rangs pressésSans jamais gêner personneEt sans jamais dire : assez.
Certainement que sa danseN’est pas celle que l’on voitAux bals de la Présidence ;Il s’en faut au moins d’un doigt.
Ça n’est pas cette infamie,Non plus de danse que l’onApprend à l’Académie.Elle en sait beaucoup plus long.
Elle danse comme on danseAu Moulin-Rouge, mon Dieu…Mais avec quelle élégance !Elle est canaille, si peu !
Elle est tout charme, harmonie.C’est la seule, à mon avis,Saltatrice de génieQue jusqu’à ce jour je vis,
Elle est à la fois espiègleEt mélancolique. Elle aSon seul caprice pour règle,Et c’est de l’art que voilà.
Sur de quelconques musiquesElle improvise des pas ;Les rythmes les moins classiquesNe la déconcertent pas.
Elle danserait, je pense,Aussi, mille fois sur dixSur l’air de la « Reine Hortense »Sinon du « De Profundis ».
On ne se la représentePas — ou du moins, quant à moi —Différemment que dansante ;Elle danse comme… on boit.
Et, sans plus de commentaire,Elle vous donne à penserQue sa fonction sur terreEst seulement de danser.
Voire, quand va, la pauvretteChez elle se pagnoter,Aussitôt chacun répète :Comme elle va s’embêter !
92 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources