La muse gaillarde, 1876‑1924· Les belles paroles
En la saison des fleurs
QUAND vient la saison printanière,Une fleur à ma boutonnièreMe rend son esclave quasi,À ce point qu’elle me pénètre !…Cela vous étonne peut-être,Il en est cependant ainsi.
Cette fleur que j’aurai choisieDirigera ma fantaisieÀ son gré, pendant tout un jour,Influencera ma pensée,D’une façon folle, insenséeOu raisonnable tour à tour.
Ainsi, par exemple, une roseMe distraira de toute prose.Je songe à des vers radieux.Comme des fleurs elle est la reine,Pour plaire à cette souveraineIl n’est que la langue des Dieux.
Si je porte un lis pur et chaste,Au moins tant que dure son faste,En moi fleurit un autre lis.Que voulez-vous ? un rien me pare…Mais j’ajoute qu’il est bien rareQuand la fleur qui m’orne est un lis.
Si c’est quelque étrange orchidéePlus encore étrange est l’idéeQui s’empare de mon esprit.Est-ce au contraire une ancolie ?— La rime veut mélancolie —C’est donc elle qui me meurtrit.
Lorsque à ma boutonnière éclateUn coquelicot écarlate,Je suis orgueilleux comme lui.D’être rouge aussi je m’efforce,Je bois comme un muletier corse,Et je vais méprisant autrui.
Mais, par contre, une violetteToute douce et toute simpletteMe rend modeste comme trois,Et me donne le désir vague— Ne croyez pas que j’extravague —De m’aller cacher dans les bois.
Pour moi ce n’est pas une choseQu’une fleur, pissenlit ou rose…C’est un camarade, un copainÀ qui je raconte mes peines,Qui me dit, à son tour les siennes,En un langage superfin.
Je mets tout mon cœur sur sa bouche,Et s’il arrive que je toucheÀ ses pétales gracieux,Ce n’est que d’une main discrète,Et pour admirer la pauvretteJ’adoucis l’éclat de mes yeux.
La fleur s’impose à moi. Que dis-je ?M’attire comme le vertige,Par ses port, parfum et couleur.Je suis né, pauvre poétastre,Non sous l’influence d’un astreMais bien sous celle d’une fleur.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources