La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
La loi d’amour
DEUX êtres s’aimaient d’un amourPur et sans alliage,Comptant bien en finir, un jour,Par un bon mariage.
Les parents de nos amoureuxS’y montraient favorables,Cette union étant pour euxChose fort désirable.
Mais, tout de même, ils ouvraient l’œilSur leurs faits et leurs gestes.À seule fin qu’en un fauteuilIls n’abusent des siestes.
La mère du jeune tendronLes harcelait, farouche,Tout le jour, comme un moucheron,Et voyait tout en louche.
Quand ils se croyaient à l’écart,Pour se dire des choses,Elle survenait, par hasard,Leur débiter ses proses.
Le père du jeune garçonNe les voyait qu’à table ;Il y mettait moins de façon,Beaucoup moins redoutable.
Or, un jour, s’étonnant de voirCes amants en détresse,Vous pensez s’il voulut savoirD’où venait leur tristesse.
Des qu’il en connut la raison,Et sans plus qu’il insiste,Il courut vite à la maisonDe notre rigoriste.
« Pourquoi contrister leurs amours,— Dit-il à la commère —Puisqu’aussi bien, dans quelques jours,Iront devant le maire ? »
« Soit ! qu’ils aillent se promener !Surtout, pas de bêtises !Dit-elle. Et rentrez, pour dînerÀ sept heures précises. »
Voilà donc nos deux tourtereaux,Pleins d’une ivresse folle,Le cœur chaud comme braseros,Partis à la venvole !
Enfin ! ils étaient seuls, pas moins,Tout en jeunesse, en joie.Ils pouvaient jouer, sans témoins,Au jeu de « Petite Oie ».
Et puis, mon gaillard s’enhardit,Au cours de la journée ;Si bien qu’ils prirent — comme on dit —Un pain sur la fournée…
Mais, hélas ! en sortant du bois,C’était fini de rire.Ne parlez pas tous à la fois !Aurait-on pu leur dire.
Elle était soucieuse, et lui,Les yeux fixés à terre,Semblait se dessécher d’ennui.Quel était ce mystère ?
À six heures, ils étaient là,En bien triste équipage.« Ah ! ah ! mes enfants, vous voilà !À quand le mariage ? »
« Eh bien ! nous avons réfléchi.Moi surtout, ou tout comme…Je ne ferai pas de chichi,Répondit le jeune homme.
« Maintenant que je la connais,Et malgré tout mon zèle,Je ne m’accorderai jamaisAvec mademoiselle.
« Soyons heureux, — ça vaut bien mieux,— Dit la Philosophie,Durant un jour, que malheureuxPendant toute la vie ! »
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources