La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Chanson de Provence
Tirée de Mistral… par les cheveux…
JEAN de Gonfaron, pris par des corsaires,Dans les janissairesSept ans a servi.Il faut chez les Turcs avoir la peau dure,Faite à la tortureÀ la rouille aussi.
Jean de Gonfaron perdit patience.De sa conscienceIl se fatigua.Ah ! pardonnez-lui, seigneur adorable,Si ce misérableEst un renégat.
Jean de Gonfaron fit bientôt fortune.(Le croissant de luneAux forbans sourit.)Il tua des gens par mille et par mille,Brûla mainte ville,Comme un antéchrist.
Tandis qu’il était général d’armée,Que sa renomméeEncombrait le jour,La fille du Roi, pleine d’accortise,De sa gueule éprise,Lui parla d’amour.
« J’ai dans mon jardin un coin d’ombre et d’ambre ;C’est comme une chambre,Un nid chaleureux ;La rose l’entoure et la tubéreuseQui rend amoureuse,Qui rend amoureux.
« Et dans cet Éden est un banc de marbreCaché sous un arbre.Ce soir j’y serai.Un esclave à moi, que je vais instruire,Viendra t’y conduire.C’est dit. C’est juré ! »
Or, le soir, tandis que notre sauvageEst près du rivage,En train de songer,En se demandant — à moins que d’un leurre —Quand sonnera l’heurePour lui — du berger ;
Un navire est là, noir comme de l’encre,Qui va lever l’ancre,Dès le flot venu.Et voilà-t-il pas que son équipageParle ce langageDe lui bien connu.
Et l’expatrié songe à sa patrie,Même il s’injurieDe s’être fait Turc.Et tout aussitôt il quitte ses armes,Et de chaudes larmesGonflent son cœur dur.
Et sans s’occuper de ce qu’il va perdre,Il se dit : « Zut, merdre !Je n’y puis tenir,Il faut que je parte où le sort m’appelle. »Et déjà sa belleN’est qu’un souvenir.
À peine est-il à bord de la tartane :« Adieu, ma sultane,Adieu mes amours !Dit-il. Avec toi, sans compter le reste,J’eusse, sans conteste,Passé d’heureux jours ;
« Mais, notre Provence est tellement belle,Que je ne vois qu’elleAu monde. Pour moi,Pour me retrouver sur ses blanches routes,Je donnerais toutesLes filles de roi. »
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources