La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Le marchand d’éventails
À LÉA HORTA.
Ô Dames belles et honnestes,Venez voir mes beaux éventailsJusque dans leurs moindres détails ;Ils ont appétit de vos gestesEt réclament la voluptéDe caresser votre beauté.
J’en ai de plus de cent manières,D’au moins mille et une façons ;J’en ai pour les vieux polissonsComme pour de jeunes rosières :Approchez, faites votre choix,J’en ai même pour les bourgeois !
Les uns sont en nacre, en ivoire,En écaille blonde, en santal,Et d’un travail orientalSi fini qu’on ne peut y croire.D’autres sont peints par des malins,Sur des satins et des vélins.
Ils sont frais comme votre bouche,Madame, et légers, — oh légersComme des rêves de bergersOu des colères d’oiseau-mouche ;Si légers qu’à peine vos doigtsSauront en distinguer le poids.
Veuillez considérer la trameDe celui que vous tenez là,Madame, est-ce pas beau cela ?C’est à peine s’il pèse un gramme,Et pour votre petite main,Il est comme un brin de jasmin.
Aimez-vous mieux cette merveilleDe grâce et de fragilité ?Cet éventail, en vérité,Tenez pour certain qu’une abeilleLe briserait en s’y posant ;Un rien lui serait trop pesant
Cet autre, fait d’une dentelle,Peut cacher un trouble charmantÀ tout autre qu’au jeune amantQui d’amour féru dit : C’est elle !Lui qui sait votre œil assassinEt l’aurore de votre sein.
Belles, tombez à la renverse.Ceux-ci, qui valent dix Pérous,Je vous les donne pour cent sous,À seule fin que mon commerceMe permette, les jours d’été,D’aller boire à votre santé.
Hélas ! faut-il que je vous aimePour vous les céder à ce prix !J’en suis tout le premier surpris,Et soyez sûres que moi-même,Si je n’étais pas le marchand,J’en achèterais sur-le-champ.
Cet éventail de marquisetteAppartint à la Pompadour.Je vous le donne, mais en pourVous me ferez une risetteEt me donnerez un baiser.Pourrais-je à moins vous le laisser ?
Une miraculeuse floreS’épanouit sur celui-ci.Un Japonais de loin d’iciSous ses pinceaux la fit éclore :Il lui manquait l’essentiel,Un rayon de vos yeux de ciel.
Celui-là tout entier en plumes ;De joie et de lascivetéAutour de votre honnestetéFrémira comme des écumes.Les zéphirs les plus amoureuxViendront vous disputer entr’eux.
Ah ! par ma fine, ma commère,Nous arrivons aux objets d’art :Sur cet éventail, FragonardA peint la divine chimère :On y voit de jeunes amoursQui jurent de s’aimer toujours.
Ici les palettes fleuriesDe Boucher, Lancret et WatteauY mènent l’Amour en bateauAu pays des galanteries…Et puis, écarquillez vos yeux,Car voici le plus merveilleux.
Il vient de Marie-Antoinette,Lorsques en de royaux pourprisElle paissait Grâces et RisAu beau temps qu’elle était jeunette.Cet éventail n’a pas de prix,Mes belles dames de Paris !
Passons à cet autre un peu leste,Il vient d’une grand’mère à moiQui fut des mieux avec le Roi.Ah ! nos grand’mères, malepeste !(Dieu les garde sous les cyprès !)N’y regardaient pas de si près.
Préférez-vous la poésie ?J’ai des éventails précieux ;Des poètes aimés des cieuxEt d’une élégance choisieY mirent des vers sur vos yeux,Mesdames, et sur vos cheveux.
Eh bien, ceux-là, quoi qu’on en dise,Sont mes éventails les moins chers ;Justement à cause des vers,C’est ma plus veule marchandise.Les poètes, vous savez bien,Donnent toujours leurs vers pour rien.
Et maintenant, honnestes dames,Que vous m’avez tout acheté,Que Dieu vous garde la beauté,Donne le salut à vos âmes ;Moi qui viens de parler beaucoup,Je vais de ce pas boire un coup.
114 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources