La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Au temps où les bêtes parlaient
JADIS les gens étaient moins bêtes,— Du temps que les bêtes parlaient, —Les cœurs étaient vaillants, les têtesPour la liberté s’emballaient ;La foi des peuples était prompteVers leurs dieux qui les consolaient.C’est du moins ce que l’on nous conteDu temps où les bêtes parlaient.
Les rois pacifiques, honnêtes,Étaient tous de gentils garçons,Régnaient sagement ; les poètesLes célébraient dans leurs chansons.Dans une touchante harmonieLes grands aux humbles se mêlaient :Rêve éteint, vision finie !Ô temps où les bêtes parlaient !
Jadis, les mères, les épousesSe montraient merveilleusementDe l’honneur de l’époux jalousesEn ne prenant qu’un simple amant.Mais entre elles faisant la paire,Jamais elles ne s’accouplaient ;Les enfants avaient plus d’un pèreAu temps où les bêtes parlaient.
La femme aujourd’hui politique,Fait sa médecine, son droit,Aspire à la Chose publique :Mon Dieu, qui sait ? Moins qu’on le croitElle est capable de sottises ;Mais jadis les hommes trouvaientPlus de boutons à leurs chemises,Au temps où les bêtes parlaient.
Au bon temps jadis, sur les places,Certainement l’on rencontraitBien moins de fontaines Wallaces,Plus de marchands de vin clairet.Ô crâne temps ! Époques dignes !Les bons ivrognes se soûlaientAvec le joli sang des vignes !Au temps où les bêtes parlaient.
Autrefois l’on voyait l’artiste,Tout entier à son idéal,Aimer la Beauté TrismégisteD’un amour pur et filial.Les Arts n’étaient pas en boutiqueEt les peintres ne barbouillaientPas encore pour l’Amérique,Au temps où les bêtes parlaient.
La pudeur était moins farouche ;Les mœurs pourtant n’en souffraient pas ;On pouvait baiser sur la boucheSa muse, à la fin du repas,Jadis. Les juges équitablesJugeaient les méchants, mais laissaientChanter en paix les pauvres diables,Au temps où les bêtes parlaient.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources