La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Le pantalon
IL était une fois, mesdames,Une cité selon mon cœurOù la loi voulait que les femmesSans vêtement que leur pudeur
Déambulassent dans les rues.Et toutes indistinctementPucelles, matrones et grues.Cela devait être charmant.
Or, un jour une demoiselleContrevenant à cette loiSortit avec une dentelle…Un chiffon… je ne sais plus quoi.
Vous voyez d’ici, par la villeComment d’abord on l’accueillit,Toute une populace vileHurla des à la chienlit.
Ce fut un raffut des cent diablesLes plus lâches la saboulaient,Et les gamins impitoyablesEt les chiens aussi s’en mêlaient.
La pauvrette devenait morte,Quand un citoyen plus humainL’adopta sienne en quelque sorteImposant sur elle sa main ;
Mais il la conduisit d’embléeSans prendre garde à ses beaux yeuxDevant la terrible AssembléeDes Juges, de très vieux messieurs
Dont l’âme est sereine et candideEntre autres… Bérenger, Passy…Simon (dit Biscuit)… Monsieur Dide…Et puis le gros Sarcey aussi.
Quand devant cet aréopageParut notre jeune beauté,Reine radieuse, pour pageAyant sa seule chasteté,
Et de l’air ambiant vêtueUniquement, pour ces vieillardsElle ne fut qu’une statueDont ils n’eussent donné deux liards.
On déposa sur une tableComme pièce à convictionLe linge… le chiffon coupable,L’objet d’abomination.
Après un long réquisitoireMaître Lagasse éloquemmentParla bien quatre heures sans boire,Et demanda l’acquittement,
Sans pénétrer dans l’atmosphèreDe ces messieurs ; quand brusquementIl entrevit la scène à faire ;Il la fit, et voici comment :
Il prit la coupable guenilleÀ conviction : « Mets-moi ça »Dit-il à cette pauvre fille.Et la pauvre fille mit ça.
Ça, c’était un peu de dentelleEt de batiste, un souffle, un rien…« C’est un pantalon », disait-elle,Ah ! l’effet sûr, le voilà bien,
L’effet sûr ! Sitôt qu’ils la virentLa mignonne en son pantalonVoici que les vieux tressaillirentDu cheveu jusques au talon,
Le gros surtout était en fête,Il en bavait, il en fumait ;Les yeux lui sortaient de la tête,Il poussait des cris, s’enrhumait.
Il disait : « Mais, elle est divine !Voyez donc, on ne voit plus rienEt cependant tout se devineDites ? N’est-ce pas que c’est bien ?
« Quant à moi, Dieu ! qu’elle m’excite !Il faut nous dépêcher, messieurs,De déclarer le port liciteDe ce pantalon gracieux. »
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources