La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Le pays sans chemise
À L’HONORABLE GUYOT-DESSAIGNE.
IL est une contrée omiseSur la carte de l’univers,Où les femmes sont en chemiseMême dans le sein des hivers.
Mais, par une étrange manie,Bien qu’en montrant tous leurs appas,Elles dérobent le génieDe leurs mollets sous de longs bas.
Ce sont d’irréductibles viandesQui cagnent comme des bassets,Quand ce ne sont pas des limandesQui tiendraient trois dans deux corsets.
Il faut les voir à la lumièreDe préférence, car leur teintS’envole aussitôt en poussièreAu jour indiscret du matin.
Tout le long des lentes journées,Dans un farniente sans pareil,Elles restent emprisonnéesSans se soucier du soleil.
Elles sont veules et ganaches,Roulant un regard sans entrainDans leurs yeux — comme on dit — de vachesQui regardent passer un train.
Et puis ? Qu’est-ce qu’elles fabriquent ?Me direz-vous. — Eh bien, messieurs,Elles attendent et s’astiquent,— Tels des soldats consciencieux.
Elles fument des cigarettesOu s’affalent comme un paquet,Interrogent des pâquerettesÀ l’aide d’un jeu de piquet.
La reine, une vieille matroneQui s’écroule de tous côtésEt se dénomine patronne,Préside aux jeux de ces beautés.
Et le roi ? car la souveraineEst mariée. Oh ! le roi, c’estPlutôt le mari de la reine,Voire encor son premier sujet.
Et c’est là, vous pouvez m’en croire,Le seul homme de tout l’État ;Je ne cite que pour mémoireUn très déplorable soldat
Sans fusil, qui lave et qui brosse,Ministre de la propreté,Qui travaille comme une rossePlutôt que comme un député.
Et le patron ? Quelles affairesA-t-il ? Aucune. Il ne fait rien,Il fume et boit des petits verresOu se promène avec son chien,
Sauf cependant quand il arriveQuelque anicroche dans l’État ;Il fait alors donner l’activeEt la réserve du soldat.
Lui-même se met de la fêteEt tout désordre disparaît,Plus rapide qu’une tempêteDans les entrailles d’un bidet.
Quand, troublant cette paix sereine,Vient à passer un étranger,À côté de leur souveraineLes femmes viennent se ranger.
On l’environne, on l’importune ;Alors lui choisit dans le lotUne blonde ou bien une bruneSelon qu’elle fait mieux son blot.
Mais l’inexorable patronne,Sur laquelle rien ne prévaut,Prélève pour les frais du trôneTout d’abord un modeste impôt.
Puis, ensuite, elle l’abandonneÀ celle qu’il veut… adopterEt qui devient sa ciceronePendant le temps qu’il doit rester.
Celle-ci, rendons-lui justice,Lui fait voir tout, lui montre tout,Accède à son moindre capriceEt le promène un peu partout.
Elle va lui cueillir des roses,Revient le flatter de la main,Fait des mines et prend des poses,Batifole comme un gamin,
Va, roule, virevolte, tangue,À seule fin de l’amuser ;Et puis n’épargne pas sa languePour peu qu’il désire causer.
Lui, pour prix de ses bons offices,Lui donne alors quelques ducats :Ce sont ses petits bénéficesQu’elle éparpille dans ses bas.
Puis il regagne la frontière.Elle, l’engage à revenir ;Des fois même, cette bergèreLui laisse un léger souvenir
Qui, pour le reste de sa vie,Va mettre ses jours en danger,Et lui fera passer l’envieD’aller dans ces lieux voyager.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources