La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Mi-carême
Allons-nous-en par l’Autriche !
Nous aurons l’aube à nos fronts ;
Je serai grand et toi riche,
Puisque nous nous aimerons.(VICTOR HUGO, Eviradnus.)
SI tu veux, faisons ribote,Menons un tapage fou ;Tu me chausses, je te botte :La soif chante dans mon cou.
Dépêchons-nous, l’heure presse,je t’enlève, emporte-moi ;Ton cheval sera l’ivresse,Mon cheval ce sera toi.
Sois toute à la rigolade ;Tu n’as pas soif ? Oh ! la la !C’est qu’alors tu es malade,Ma chère, il faut soigner ça.
En ce monde transitoire,D’abord, tout le temps, vois-tu,Qu’on ne passe pas à boireEst vraiment du temps perdu.
La tour Eiffel, dit l’histoire,A trois cents mètres de haut ;Mon Dieu, je veux bien le croire,Même faire : Ah ! ah ! oh ! oh !
Mais c’est une bagatelle,Un sucre d’orge forgé,Une patte de bretelleAuprès de la soif que j’ai.
Viens ! déjà la lune blondeDit au soleil : « Va t’asseoir. »Et le soleil dit au monde :« À demain, petit, bonsoir. »
Tu t’habilles ? pour quoi faire ?Ton linge c’est ta vertu ;Pour moi, quand je tiens un verre,je me trouve assez vêtu.
Viens ! déjà je me sens ivre :— Oh ! le joli vin clairet ! —Comment diable peut-on vivreAilleurs qu’en un cabaret ?
J’entends dans la chantepleureGazouiller des colibris :Que sera-ce tout à l’heure,Si maintenant je suis gris ?
Ce sera bien de la guigne,Si, vers les minuit trois quarts,Au poste on ne nous consigneEn qualité de pochards.
Les murs comme des tétassesDevant nos yeux flotteront,Et les nymphes des WallacesEn nous voyant s’écrieront :
« En voilà deux qui, sans doute,Nous méprisent un peu trop ;Mais, par Zeus qui nous écoute,Que c’est donc bête d’être eau ! »
Partons ! Mais pas en Autriche,Ainsi qu’Hugo le prétend ;Le vin n’est pas — qu’on y liche —D’un intérêt palpitant.
Non ; nous irons par les villesDe France, où l’on trouve encorDes vinasses plus civiles,Des vins d’amarante et d’or.
Je deviendrai roi, toi reine,Puisque nous nous griserons ;Allons voir, ma souveraine,Nos peuples, les vignerons.
As-tu bien tout le bagage ?…Nos écus en papier peint ?…Moi, tu sais, selon l’usage,J’emporte plus d’un lapin :
Il nous faudra, je suppose,En poser un peu partout.Car toi, tu n’as pas grand’choseEt moi, je n’ai rien du tout.
Et maintenant, d’un pied leste,En route ! le temps s’enfuit :je te conterai le resteSur le tournant de minuit.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources