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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde

Les femmes et le printemps

Raoul Ponchon· 72 vers

IL paraîtrait que le Printemps,Si l’on en croit l’Histoire,Était jadis des plus constants,Fatal, obligatoire.

C’était un héros gracieux,Chanté par nos grands-pères,Et sous ses pas délicieuxNaissaient les primevères.

Il arrivait, disant : « C’est moi ! »Peu après le carême.Et l’on sentait à quelque émoiQu’il était bien lui-même.

Les cœurs ainsi que les pavésSautaient comme des chèvres…Et puis, des roses, vous savez,Jaillissaient de ses lèvres.

Il vous berçait, vous dorlotait ;Il vous rendait ben aise.Ah ! le cher Printemps que c’étaitSous le roi Louis Seize !

« Qui n’a — Talleyrand me disait —Vécu sous ce règne ivre,Ne peut pas savoir ce que c’estQue la douceur de vivre. »

Aujourd’hui, voyez mon cochon.C’est un affreux bonhomme,Plus sale et puant qu’un torchon,Tout Printemps qu’il se nomme.

Ce ne sont plus que des crapaudsQui sortent de sa bouche ;Sa voix, qui vous faisait, dispos,Tressaillir sur la couche,

N’est plus bonne à rien qu’à glapirLe résultat des curses ;Et, quand vous l’entendez sévir,Croyez qu’il vous précurse

Des pestes et des choléras,Des tremblements de terre,Sans compter les et cæterasD’huissier… d’apothicaire…

Allons, messieurs, puisqu’aussi bienCes heures sont infâmes,Et puisque nous n’y pouvons rien,Allons donc voir les femmes.

Les temps sont noirs ? Que fait cela ?Les chères créaturesN’entrent pas dans ces détails-là,Dans cette climature.

Malgré cette absurde saison,Malgré les cieux rebelles,Elles sont, sans comparaison,Mille et trois fois plus belles.

Elles ont même, en vérité,— Dis-je une chose énorme ? —Non seulement plus de beauté,Mais aussi plus de « forme ».

Il faut qu’à chaque renouveau,Et quelque temps qu’il fasse,Cette pure image du BeauAugmente encore en grâce.

C’est là le miracle profond,La loi mystérieuseQu’il nous faut adorer du fondDe notre âme pieuse…

Maintenant, jeunes entêtés,Avec vos temps de truies,Qu’est-ce que vous nous embêtez ?…Prenez vos parapluies.

Qu’importent nos cieux dégoûtants,Chères femmes ! nos boues…Si l’on respire le PrintempsAux roses de vos joues ?

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources